À l’occasion de ses 50 ans, l’Université Paris-Dauphine a réaffirmé son excellence dans le domaine des sciences économiques en réunissant les plus grands chercheurs du monde entier et 4 Prix Nobel. Au programme : défis sociétaux, environnementaux, économiques et quelques pistes pour imaginer la recherche du futur.

 

Les défis sociétaux

Lors de cet événement, les chercheurs ont prouvé les apports des sciences en économie dans la compréhension de notre société. C’est ainsi que Daniel Cohen, professeur à l’École Normale Supérieure, a présenté ses recherches sur les causes du populisme.

Avec son étude, il démontre que la majeure partie des Français ayant voté pour Marine Le Pen aux présidentielles de 2017 ont peu confiance envers les autres et les institutions politiques, sont très peu satisfaits de leur vie et sont souvent en situation d’isolement social. « Globalement, Marine Le Pen est la candidate de ceux qui ont un faible niveau d’éducation et des revenus moindre, alors que Emmanuel Macron était le candidat de ceux qui ont un haut niveau d’éducation et les revenus qui vont avec », conclut-il.

Les recherches de Daniel Cohen indiquent notamment que les électeurs de François Fillon et de Jean-Luc Mélechon ont le même niveau d’éducation. Ce qui les différencie, c’est le salaire médian. Ceux qui ont voté Jean-Luc Mélenchon gagnent moins que ce qu’ils devraient toucher selon leur diplôme. À l’inverse, les électeurs de François Fillon sont bien au-dessus de ce salaire médian.

François Héran, du Collège de France, a évoqué ses recherches sur les flux migratoires en Europe. « Alors que beaucoup disent que la France accueille nombre d’immigrés, les chiffres prouvent le contraire », explique-t-il. En effet, si l’on compare la population des pays de l’UE, la Suède était n°1 avec 7 000 demandeurs d’asile accueillis par million d’habitants en 2016 alors que la France n’était qu’au 17erang avec 527/1 000 000 d’habitants.

Les défis environnementaux

Sur le plan écologique, les chercheurs en sciences économiques ne sont pas en reste. Ivar Ekland, ancien Président de l’Université Paris-Dauphine a interpellé le public sur le réchauffement climatique. « Si nous continuons dans cette direction, nous aurons connu une augmentation de 3,5 degrés d’ici 2100. Il faut agir maintenant pour ne pas dépasser la barre symbolique des 2°C, car au-delà, nous ne connaissons pas les conséquences sur notre planète. »

Pour l’ancien Président de l’université, le climat n’est pas pris au sérieux par les chercheurs pour qui les coupables sont les politiques qui ne font rien. « Il faut se pencher sur le sujet et l’ouvrir à l’enseignement pour former les étudiants à ces enjeux. » Pour respecter les objectifs de la COP21, Ivar Ekland préconise de traiter la crise de la biodiversité et les problématiques liées à la raréfaction des ressources dans l’analyse du réchauffement climatique. Il en est également convaincu : la seule manière de s’emparer de ce défi est de prendre en compte la dimension financière !

Gaël Giraud de l’Agence française de développement s’est penché sur un enjeu connexe : la lutte contre les inégalités en matière de développement durable. « Nous avons remarqué que les pays à l’IDH (Indice de Développement Humain) élevé ont une empreinte écologique élevée. Et les premières victimes du dérèglement climatique sont les pays les plus pauvres (qui ont pourtant une faible empreinte). Le défi aujourd’hui : demander aux puissances du Nord de réduire leur impact sur l’environnement sans baisser leur IDH et accompagner les pays en développement sans faire grimper leur empreinte. »

Les défis économiques

Lors de cette grande conférence sur les défis présents et à venir, l’Université Paris-Dauphine a également mis l’accent sur les défis économiques actuels. Philippe Aghion, professeur au Collège de France a mis en lumière le lien entre croissance économique, innovation, et entrepreneuriat. Pour booster la croissance, il faudrait donc permettre aux startups d’innover ! « Certains disent que la concurrence décourage le processus de croissance, mais les recherches de Richard démontrent qu’elle la favorise. » 

Maya Bacache-Beauvallet, professeure à Telecom ParisTech soulève également des questions sur la concurrence des plateformes numériques et notamment la régulation. Un réel défi puisque celles-ci ont tellement des marchés diversifiés que les instances de contrôle ne peuvent analyser les phénomènes dits de prédation (lorsqu’un acteur domine son marché). « Ce débat est loin d’être clos ! Il est difficile de comprendre tous les mécanismes à l’œuvre pour trouver une régulation efficace. On a souvent peur de contrer l’innovation avec des lois. Il serait difficile de mettre en place une autorité indépendante qui ferait fuir des acteurs internationaux d’un pays à la régulation trop restrictive. » Et la montée en puissance de ces plateformes promet des enjeux scientifiques marquants dans les prochaines années.

Quel avenir pour la recherche ?

De gauche à droite : Sir Angus Deaton, Lars Hansen, James Heckman et Edmund Phelps © Nicolas Fagot

En effet, la recherche en sciences économiques suit l’actualité. Ainsi, les prix Nobel en économie Sir Angus Deaton, Lars Hansen, James Heckman et Edmund Phelps ont tenté d’imaginer à quoi ressemblera le futur de la recherche en sciences économiques.

Et les experts s’accordent sur une notion : les données ont tout changé ! Pour Sir Angus Deaton, « Les vieux modèles ne sont plus pertinents aujourd’hui. » Ainsi, pour le Princeton University, seule la collaboration entre chercheurs est la clé pour appréhender ces nouveaux phénomènes. « Il faut des sciences économiques et les sciences sociales plus unies que jamais. Pendant longtemps, l’histoire a été bannie par les économistes et c’est une grave erreur ! »

Au contraire, Lars Hensens reste frileux sur la question de la collaboration, arguant que les chercheurs n’ont pas tous les mêmes méthodes de travail. Cependant, il est en total accord avec son confrère sur le champ des possibles qui s’ouvre avec les données. « Avec l’intelligence artificielle et le big data, nous pouvons construire des modèles simples pour analyser des quantités d’information. Cette richesse de données nous permettra de mieux comprendre la société. »

Pour Edmund Phelps, la question de la construction de modèles d’analyse fait de plus en plus sens aujourd’hui. « Beaucoup de tests sont basés sur des hypothèses posées qui ne permettent pas toujours de confirmer ou d’infirmer ses théories, n’aboutissant pas aux résultats escomptés. Ainsi se pose la question : la recherche du futur doit-elle se baser sur son intuition ou sur des modèles établis ? »

James Heckman en est persuadé, l’avenir de la recherche est plus obscur que jamais ! « Nous n’aurions jamais pu prédire il y a 50 ans ce que nous faisons aujourd’hui. Sur la question de la data, nous grattons à peine la surface… » Affaire à suivre