[École d’ingénieur]

Institut de maths appliquées en informatique à Angers, thèse à l’université de Rennes 1 dans un laboratoire des Mines de Nantes, directeur de Télécom Lille depuis janvier 2014… Narendra Jussien a un très beau parcours à la fois pédagogique et professionnel. Cet amoureux des sciences est aussi un farouche défenseur de la mixité !

Avant de devenir directeur de Télécom Lille, vous avez été professeur d’informatique à l’Institut Mines-Télécom et vous avez dirigé le département informatique des Mines de Nantes. En règle générale, quel constat pouvez-vous faire de la mixité dans les écoles d’ingénieur fortement masculines ?

À Nantes, nous comptions 25-30 % de filles dans les promos. À Telecom, c’est pire, on a 17 % de filles au global. À Lille, on a 2 voies d’entrée : post-bac et classes prépa. En post bac on a 12 % de filles qui entrent, et en classes préparatoires, on en a 25 % donc elles ont pris conscience que les télécoms ne sont pas réservés qu’aux hommes. La situation évolue. Mais on part d’une image liée à une réelle méconnaissance des métiers : au niveau bac, cela ne fait pas partie du champ des possibles mais ce n’est pas le cas en classe prépa !

Et parmi les professeurs ou directeurs de département ?

Dans mon comité de direction, nous sommes à parité : nous comptons deux femmes sur cinq chefs de département, nous avons une secrétaire générale, une responsable du service informatique…

Les télécoms ne sont pas réservés qu’aux hommes

Naturellement.Depuis 25 ans que l’école existe, un certain nombre sont là depuis le début dans l’environnement direct mais d’autres viennent de l’extérieur : responsable relation entreprises, responsable apprentissage, la secrétaire générale a travaillé dans le BTP… Cela me parait naturel.

À Lille, en 2015, quel constat faites-vous : les choses évoluent-elles un peu ?

On est à 17 % de jeunes filles de manière générale grâce aux classes préparatoires grâce, en partie, au concours Telecom INT depuis 3 ans qui a permis d’améliorer la mixité car avant on était sur 12 % plutôt. De plus, nos diplômés vont évoluer dans des milieux plus mixtes après donc ça va aider à améliorer l’image    .

Selon vous, pourquoi cette mixité est-elle essentielle ?

Il n’y a aucune raison que le secteur soit réservé à des hommes et il faut faire en sorte que cela aille dans le bon sens : c’est naturel, c’est un équilibre, c’est de la complémentarité, c’est de la vie tout simplement…

En tant que directeur, vous êtes en charge de définir « la stratégie » de l’école : quelles actions avez-vous ou envisagez-vous de mettre en place pour attirer les jeunes femmes ?

Notre marge de manœuvre est limitée du fait des concours mais on participe à des forums : on essaie de mettre en avant les jeunes femmes qui sont chez nous et qui vont porter la bonne parole. On sensibilise nos diplômés sur ces questions : on a fait un quizz autour de la journée de la Femme sur les femmes et l’informatique. On le sait peu mais le premier langage informatique a été créé par une femme.

On travaille sur un MOOC Femmes et ingénieures pour montrer que les femmes sont aussi très actives. Chaque année, un parrain accompagne la promo : l’an dernier ; nous avions choisi 14 entrepreneurs diplômés de l’école et parmi eux, deux femmes, que l’on a mises en avant tout au long de l’année.

De même, à la sortie de l’école, les femmes demeurent moins bien payées et les inégalités / confrères masculins ne font que commencer : elles évoluent souvent moins vite, peinent à atteindre les hautes fonctions…  Comment les préparez-vous pour lutter contre cette réalité ?

Il faut intervenir en amont, au collège et au lycée

Nous n’avons pas de point spécifique pour le moment mais c’est une idée intéressante. Il faut aller au-delà de la sensibilisation donc pourquoi pas. Sans cette différence de salaire, on aurait pu mettre quelque chose en place mais là ce n’est pas le cas. Toutefois, il ne faut pas se reposer sur ses lauriers car il reste une vraie différence de carrière malgré tout. Or nos diplômées vont devenir employeurs aussi.

Selon vous, comment tendre vers plus de parité, de mixité dans les écoles d’ingénieur ?

C’est en effet encore très genré. Donc il faut intervenir en amont, au collège et au lycée. Les professeurs ont encore des images qui ne correspondent pas à la réalité de la vie en entreprise : on ne connaît pas forcément ces métiers du numérique. Donc il y a un travail global de montrer ce que sont ces métiers aux professeurs, aux conseillers d’orientation voire aux parents aussi…
Personnellement, je me sens un peu démuni. Le rôle de l’exemple joue beaucoup donc c’est bien quand les anciens retournent dans leur lycée pour expliquer ce qu’ils font mais au niveau d’une école, ce n’est pas facile.

Il faut oser : il n’y a pas d’interdit, ni de métier genré ou réservé.

Quel message adresser à ces jeunes étudiantes mais aussi aux étudiants masculins pour qu’ils fassent aussi bouger les choses ?

Une des particularités de notre enquête « Premier emploi » est qu’elle révèle que les femmes et les hommes ont le même salaire en sortie d’école : dans le numérique, l’égalité salariale est de rigueur. C’est une tendance globale que l’on observe depuis quelques années déjà. C’est une constante dans le numérique mais c’est lié au secteur. Car c’était aussi le cas à Nantes.

C’est ouvert à tous et c’est dans la mixité que la richesse vient. Il y a aussi beaucoup de travail dans le numérique donc c’est une vraie chance et une opportunité d’avenir…

Aux jeunes filles, je dirai un mot : osez ! Aux jeunes hommes : c’est une vraie richesse et il est si naturel de fonctionner dans un milieu mixte. C’est plus simple aussi car ça ressemble plus à la vraie vie : c’est également plus sain.

Violaine Cherrier