« Pour peser dans le numérique, il faut légiférer au niveau européen » – L’interview de Jean-Claude Laroche, président du Cigref

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crédit Mélanie Robin

D’ici 2025, on estime qu’environ 100 millions de personnes travailleront directement avec les technologies de l’IA tandis qu’une étude de New Vantage révèle que plus de 9 entreprises sur 10 investissent de manière continue dans l’IA. Business, cybersécurité, sobriété numérique, pénurie de talents… Le secteur du numérique ne manque pas d’enjeux, alors que son poids au sein des entreprises et organisations se renforce. Jean-Claude Laroche, président du Cigref nous éclaire sur ce secteur en pleine mutation et aux enjeux hautement stratégiques pour les directions générales.

Quel est le rôle du Cigref ?

Le Cigref est une association de personnes morales, grandes entreprises et administrations publiques, toutes utilisatrices de services numériques. Le Cigref se donne pour mission de développer la capacité de ses membres à intégrer et maîtriser le numérique. Environ 85 % des entreprises du CAC 40 font partie du Cigref : elles représentent notamment 2 000 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé par an, et 60 milliards d’euros de budget informatique cumulé.

Au sein du Cigref, on retrouve des entreprises dans des secteurs d’activité très variés : est-ce à dire que le numérique est un enjeu pour toutes les entreprises aujourd’hui ?

Absolument. Aujourd’hui, dans les entreprises et administrations adhérentes au Cigref, il y a peu de tâches non numérisées. Et ce, quelle que soit l’activité dont on parle : relations clients (numérisation de la fonction client), innovation, process industriels… Si les SI ne sont pas le cœur de métier de nos entreprises, ils sont au cœur des métiers et s’insèrent dans tous les processus, y compris les plus critiques. Dans ce cadre, le directeur du numérique a un avis éclairé et important sur ce qu’il est possible et souhaitable de faire dans chaque métier de l’entreprise car il connaît les enjeux. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est de plus en plus souvent membre des principales instances décisionnelles de nos organisations et partie prenante des grandes décisions.

Vous parlez de directeur du numérique et non de directeur des systèmes d’information que l’on a davantage l’habitude d’entendre. Pourquoi ?

Le titre de DSI renvoie, pour moi, à une vision de l’entreprise dans laquelle il y a d’un côté les métiers nobles, et de l’autre les fonctions support, dont le DSI, qui est là pour fournir l’ordinateur de bureau, le smartphone, etc. Or, aujourd’hui c’est bien plus que cela. Le directeur du numérique doit fédérer les différents rôles que l’on voit émerger dans nos organisations autour d’une vision commune et stratégique des entreprises.

Est-ce une évolution qui date du Covid ?

Le Covid a accéléré cette évolution, mais la fonction a surtout pris de l’importance depuis que le numérique est devenu un catalyseur du business. Ce qu’a fait émerger le Covid, c’est surtout le numérique comme facteur de résilience de l’entreprise. La crise a fait prendre conscience aux entreprises que c’est grâce à la direction du numérique qu’elles ont continué de fonctionner.

Quels sont les grands enjeux du numérique aujourd’hui ?

Un enjeu business d’abord : comment faire du numérique un facteur de croissance et de compétitivité ? Les enjeux de sécurité numérique et de conformité réglementaire ensuite. Le numérique est un facteur de résilience, certes, mais aussi de risques, surtout pour les petites entreprises. Le directeur du numérique est le seul capable d’expliciter la manière dont ce risque est couvert.

Qu’en est-il du numérique durable ?

On ne peut imaginer aujourd’hui le développement du numérique sans parler de numérique responsable, durable, de confiance, inclusif et accessible à tous. 12 à 15 millions de personnes sont en situation de fragilité face au numérique et d’illectronisme en France, pas forcément à cause d’un manque d’accès aux réseaux mais surtout en raison de difficultés à se saisir du numérique. Dans ce cas, le risque de cassure est important, sur fond de défiance envers les décideurs. C’est donc un risque sociétal important.

Concernant les enjeux de durabilité ?

Au niveau mondial, le numérique a le même impact en termes de CO2 que le transport aérien, alors même qu’il va continuer de grossir, avec l’intelligence artificielle notamment. C’est aux patrons des grandes entreprises françaises ou des administrations de s’assurer que tout ce qui est développé en matière d’informatique ou de numérique va servir à décarboner les activités de l’entreprise (IT for green) et de le faire avec une fonction informatique la plus sobre possible (green IT). La fonction numérique doit de plus en plus rendre des comptes sur ces aspects.

Est-ce que les entreprises françaises s’emparent d’ores et déjà de ces enjeux de durabilité ?

Il y a une prise de conscience généralisée dans nos entreprises et des décisions de plus en plus fortes sont prises en ce sens. Il faut avoir en tête qu’il y a souvent une convergence entre les intérêts purement économiques et la sobriété numérique. Exemple : aujourd’hui 70 % de l’empreinte environnementale du numérique chez les membres du Cigref sont liés à la fabrication du matériel numérique et son transport. L’une des premières mesures à prendre est alors d’allonger la durée de vie des matériels et toutes nos entreprises s’y sont mises. Ensuite, il faut que les fournisseurs proposent du matériel réutilisable et durable. Au Cigref, nous nous battons contre l’obsolescence programmée et notamment les mises à jour logicielles qui entraînent l’obsolescence de nos matériels.

Quelle est la solution ?

Disposer dans le monde du numérique de matériel plus durable, recyclable et réutilisable passe par des textes au niveau européen.

Comment se positionne la France sur ces questions ?

Nous sommes plutôt en avance aujourd’hui, notamment grâce à la loi REEN, visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique. Mais attention, la France ne doit pas s’imposer des contraintes que d’autres n’ont pas car le risque est une distorsion de compétitivité. Il est important de peser au niveau européen car lorsqu’un très grand groupe est en négociation seul avec Microsoft, Oracle ou Amazon, il ne pèse rien.

Justement, où en est-on de la législation européenne ?

L’Europe a beaucoup légiféré ces dernières années, notamment sur la protection finale de l’utilisateur sur les réseaux sociaux, le partage de données (Data Act), une première législation sur l’IA ou encore la cyber résilience. Mais on peut aller plus loin dans certains domaines, comme par exemple imposer à tous les matériels qui arrivent sur le marché européen d’être recyclables.   

Autre enjeu : celui de la pénurie de talents dans le numérique.

Oui, nous sommes confrontés en France à une pénurie de compétences. Des fonctions entières peinent à recruter, et particulièrement à recruter des femmes. Aujourd’hui, nous avons 30 % de femmes dans les métiers du numérique, et seulement 15% dans les métiers techniques, autrement appelés « numérisant ». C’est un enjeu majeur pour les années à venir car il n’est pas possible d’avoir une fonction exclusivement masculine alors qu’elle propose des emplois de qualité et, la plupart du temps, bien rémunérés.

Quels leviers mettre en place pour inverser la tendance ?

Il faut intéresser très tôt les jeunes filles aux sciences techniques, mathématiques, physique, numérique et ce dès l’école primaire ou le collège pour peser sur le choix des options. Au sein du Cigref, nous sommes à l’origine de la création d’une fondation Femmes@numérique qui déploie toute une série d’actions à destination des collèges et des lycées. Nous avons également un cercle « mixité et numérique » avec lequel nous développons un indicateur pour que les entreprises puissent piloter l’intégration des femmes : est-ce que les femmes accèdent aux responsabilités ? Quel pourcentage de femmes candidates ? Le taux de rétention des femmes dans nos filières… Plus généralement, nous travaillons à promouvoir nos métiers dès que nous le pouvons.

Comment explique-t-on la pénurie de talents, hommes ou femmes, dans le numérique ?

La réforme du bac notamment, a eu des effets catastrophiques entre 2019 et 2022. A la rentrée 2021, 52 % des filles et 31 % des garçons ont choisi d’arrêter la spécialité maths en terminale, selon une étude du ministère de l’Education nationale. Or dans nos métiers, il y a un besoin important de personnes qui ont suivi une formation initiale solide en mathématiques et en physique. De plus, une option numérique a été créée mais tous les lycées n’en disposent pas. Et avec la réforme, le nombre d’enseignements de spécialité passe de trois en première à deux en terminale et de ce fait, le numérique est souvent le grand oublié. 

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