Fondateur et rédacteur en chef de Philosophie magazine le jour, Alexandre Lacroix écrit la nuit, des romans notamment. C’est qu’à la suite de l’école sceptique, il considère que l’attitude philosophique la plus juste consiste à dépasser le pur intellect pour s’abandonner  à la contemplation du monde. Dans L’homme qui aimait trop travailler, son dernier roman subtilement inscrit dans la lignée d’Albert Camus, il donne ainsi à voir notre époque à travers une figure éminemment contemporaine, celle du jeune cadre dépendant au travail. Jusqu’à l’aliénaton…

 

Alexandre Lacroix © Claude Gassian - Flammarion

Alexandre Lacroix © Claude Gassian - Flammarion

 

Votre dernier essai Comment vivre lorsque l’on ne croit à rien? est une entreprise d’exhumation du  courant de pensée sceptique, continent presque totalement englouti de la pensée antique…
Dans l’Antiquité gréco-romaine, on trouve trois grands courants philosophiques, dont deux sont vraiment célèbres, l’Epicurisme et le Stoïcisme, et puis cette troisième école, le Scepticisme. Pour comprendre son importance, il faut rappeler qu’après la mort de Platon, il a dominé l’Académie à Athènes durant plus de trois cents ans. Les scholarques, successeurs de Platon à la tête de l’Académie, à partir de l’un d’entre eux, Arcésilas, ont vraiment eu à cœur de revenir au message de Socrate, à son attitude consistant à prôner le non-savoir. Arcésilas est même allé plus loin, en proposant le concept génial d’épokhé, que l’on peut traduire par « suspension de l’assentiment » : c’est le fait de ne s’attacher à aucun énoncé soi-disant vrai, de suspendre toute certitude. Bien sûr, il est très déstabilisant d’entendre un maître vous dire que si les énoncés du savoir doivent être examinés rationnellement, le but final de cette recherche va être de se détacher de la vérité qui se propose à vous, de retrouver l’état de légèreté propre à l’épokhé. Il existe un autre courant, fondé par Pyrrhon d’Elis, qui propose aussi une philosophie sans certitude. Alors que les académiciens, emboîtant le pas à Socrate et radicalisant ce que l’on trouve déjà dans les dialogues de Platon, vont développer tout un arsenal logique leur permettant de démantibuler toute théorie prétendument démontrée, Pyrrhon quant à lui – qui a participé aux conquêtes d’Alexandre le Grand, est allé en Inde où il a rencontré des brahmanes – propose une attitude plus spirituelle. Son détachement est vécu, il n’est pas celui d’un logicien. Nous le connaissons surtout à travers ses actes ; c’est donc un mode de vie qu’il tente de déployer, de transmettre, qui passe notamment par le fait d’aller se plonger régulièrement dans la nature. Pyrrhon quitte la ville, ses élèves, et va se promener seul dans des lieux très reculés. Quand j’évoque ces figures, il apparait que l’on se trouve confronté à une branche de la tradition philosophique complètement méconnue. La philosophie antique ne m’intéresse pas pour elle-même, le projet de ce livre était de réparer une injustice et de montrer les sources premières de la pensée sceptique, parce que si l’on veut se dire sceptique aujourd’hui et proposer une philosophie non religieuse, non dogmatique, non-fondée sur de soi-disant vérités, autant aller aux textes premiers.

 

Plus qu’une défense, n’est-ce pas aussi un manifeste que vous proposez ?
Mon livre comprend des passages pédagogiques, avec l’évocation de ces deux figures si peu connues d’Arcésilas et Pyrrhon, auxquelles s’ajoute celle de Sextus Empiricus qui a vécu plus tard à Alexandrie aux II-IIIème siècles. Mais le but n’est pas de faire de l’histoire de la philosophie. Il est de présenter cette pensée antique pour construire quelque chose de contemporain. Ainsi, j’avance des préceptes de vie au nombre de quatre, énonçables très rapidement et susceptibles d’être ensuite développés. Les voici : « Ne perds pas ta vie à poursuivre un but inutile », « Ne choisis jamais », « Obéis toujours à ton désir le plus grand » et « Admire autant que tu le peux les apparences de ce monde ». Donc oui, je suis un sceptique et je considère que nous ne disposons que d’énoncés relatifs, aucun n’étant absolument vrai, que ce soit en philosophie ou en science. Nous savons qu’une affirmation n’est scientifique qu’à partir du moment où elle peut être contredite par une expérience ou par une théorie ultérieure – cette possibilité de réfutation, de « falsification », est le critère de la science, comme l’a dit Karl Popper. En cela les scientifiques sont naturellement sceptiques. L’introduction du scepticisme en morale paraît moins évidente. Il s’agit d’une manière d’envisager la vie sans boussole, sans certitude. D’où l’ambition de mon livre de développer un scepticisme moral, que je crois par ailleurs nécessaire. Les hommes connaissent en effet initialement le mystère de leur présence au monde. Nous sommes jetés sur une planète sans savoir pourquoi, l’énigme de l’univers nous reste cachée. Or, cette incertitude est tellement effrayante que beaucoup de philosophies et de religions l’escamotent et lui substituent des dogmes auxquels se raccrocher. Le dogmatisme, voire le fanatisme, naît du vertige de l’incertitude. Il est beaucoup plus commode de vivre en tenant quelques textes pour absolument vrais que de rester lié à cette incertitude fondamentale. Il me semble nécessaire de rappeler, dans une époque profondément travaillée par le fanatisme comme la nôtre, qu’il existe une autre voie qui, bien que non-religieuse et incroyante, ne nous livre pas pour autant à un non-sens total. C’est une voie dont l’un des aspects importants est l’ouverture. Contrairement à ce que l’on croit, on ne perd pas grand-chose à ne pas être fanatique, au contraire, on se donne la possibilité d’être ouvert au devenir. Le fanatique, par ses réponses éternelles immuables, atemporelles, se ferme complètement à la possibilité de faire l’expérience du mouvement.

 

N’y a-t-il pas là, malgré tout, le germe d’un certain désespoir? N’est-ce pas l’un des principaux reproches formulés à l’encontre de l’école sceptique? L’homme n’a-t-il pas besoin d’une assise solide, ne finit-il pas par souffrir d’un trouble perpétuel ?
On a tout de même des exemples de philosophes sceptiques et souriants, Montaigne en est une belle illustration. La méfiance vis-à-vis des énoncés, le fait de garder une certaine distance vis-à-vis de ce que nous formulons dans le langage courant mais aussi dans les divers langages symboliques humains, comme celui des mathématiques ou de la physique, nous font-ils tomber dans une sorte de néant ? Il me semble que c’est tout à fait l’inverse qui se produit. On se trouve alors en contact avec quelque chose qui est un étage plus bas que les langages symboliques, et qui est de l’ordre du désir, de l’impulsion vitale, sans que l’on sache d’ailleurs très bien le nommer. Chez les modernes, le désir est un terme connoté, un appétit orienté vers une satisfaction, or il s’agit d’appréhender autre chose ici, qui s’approche d’un élan vital, du conatus de Spinoza, de ce que les Grecs appelaient la hormè, c’est-à-dire l’inclination fondamentale qui nous pousse à vivre. Ce qu’on découvre sous le langage est lié à notre présence vivante et mouvante au monde, comme un vouloir-vivre foncier qui est là et peut s’exprimer pour autant que nous nous défions du langage. Au fond, être sceptique va conduire à se sentir non pas désespéré, mais plus vivant.

 

Un peu à la manière dont Camus se définit comme un « pessimiste joyeux » ?
Albert Camus parle de multiplier les « contacts » avec le monde. Cette idée revient souvent dans la première période de ses carnets, alors que L’Etranger est en gestation et qu’il lutte lui-même contre une forme de désespoir, voyant un remède dans cette multiplication des points de contact. Voilà une approche absolument non-dogmatique. Le maximum de vérité atteignable est dans le contact sensible. Selon moi, ce n’est pas par la raison seulement que l’on peut trancher la question des grands choix de vie. Si vous devez choisir la forme que va prendre votre vie amoureuse ou le métier que vous voulez exercer, vous pouvez le faire en termes rationnels, mais vous pouvez aussi procéder autrement. Un exemple tiré du Traité des passions de l’âme de Descartes, cité dans mon livre, illustre cette idée. Imaginez que vous deviez demain vous rendre dans une ville et que les gens de la région vous indiquent deux routes, l’une plus longue mais sûre, l’autre plus courte mais infestée de brigands. Parvenu au carrefour, un sentiment diffus vous convainc que c’est la route la plus rapide qui est la moins dangereuse. Devez-vous obéir à cette intuition ? Non, dit Descartes, car si vous êtes attaqué sur la grande route, cela aura été en vertu de quelque malchance invincible, alors que dans l’autre cas vous ne pourrez en vouloir qu’à vous-même de ne pas avoir suivi le sens commun. Descartes nous incite donc à suivre la voie réputée statistiquement la plus fiable. Autrement dit, pour conduire sa vie, de choisir la filière la plus sûre, de s’orienter par exemple vers des études scientifiques, de devenir ingénieur ou expert-comptable… Rationnellement, c’est tout à fait juste. Mais existentiellement, je ne suis pas assuré de la fécondité de cette attitude et c’est pourquoi j’aurais tendance à proposer d’autres arguments, en reprenant la méthode sceptique. Il faut tout d’abord examiner rationnellement les choix, mais ensuite suspendre son assentiment afin de laisser quelque chose d’autre advenir – cette autre chose, c’est vous-mêmes, votre impulsion fondamentale, non un désir léger mais ce qui vous pousse à être ce que vous êtes, et qui vous permettra de persévérer dans votre être. Peut-être que cette voie-là, qui s’impose à vous mais de manière non-rationnelle, avec plus de nécessité encore qu’une théorie, va vous amener à étudier l’archéologie sumérienne, à faire le tour du monde ou à pratiquer un art… Certes ce ne sont pas des voies assurées, mais le sceptique est celui qui oppose aux attitudes rationnelles l’approche de l’élan vital ou encore des contacts que le sujet peut établir avec le monde et qui le poussent à aller dans telle ou telle direction.

 

Egalement romancier, vous venez de publier L’homme qui aimait trop travailler. Peut-on dire que vous mettez en œuvre l’idée de Pyrrhon d’Elis, selon laquelle le scepticisme mènerait nécessairement à la contemplation des formes, des « apparences du monde », qu’il serait en somme un mouvement naturel vers l’art ?
Concernant l’écriture, il y a tout d’abord une donnée biographique, j’ai toujours souhaité être écrivain. J’ai publié mon premier roman à 22 ans, cela a toujours fait partie de mon quotidien que d’écrire. Cela dit, si vous considérez comme c’est mon cas qu’en philosophie on ne peut pas, pas plus d’ailleurs que dans les autres disciplines, atteindre de vérité définitive, que vous reste-t-il ? Si l’objet profond du travail sur les mots ne peut pas être la vérité, quelle sera alors sa visée ? Cela peut être de créer de l’esthétique, c’est-à-dire des sentiments, de véhiculer des sensations, et de proposer une description subjective du monde. Il y a une passerelle évidente entre une position qui affirme qu’on ne peut pas dévoiler le visage de Dieu ni annoncer la vérité aux hommes, et une démarche littéraire qui, prenant acte de cette impossibilité, propose de jouer avec le langage, avec les modalités d’expression dont nous disposons pour restituer le sentiment d’être au monde. Ne pas croire au vrai mène ainsi au beau – le beau étant une forme atténuée, profane, relative et sensible du vrai, si l’on veut.

 

Pour rester sous les auspices d’Albert Camus, il est donc relativement logique que votre roman s’inspire directement de L’Etranger…
Il y a en effet une filiation directe de mon dernier roman avec cette œuvre de Camus, qui en fournit le patron, au sens que ce mot a en couture. L’homme qui aimait trop travailler est l’histoire d’un cadre d’entreprise, située dans une tour
de la Défense. Il adore son travail, est en réalité aliéné à celui-ci. Le roman est hommage, un déplacement, un remake de L’Etranger en open space. Il est identiquement découpé en deux parties, avec le même nombre de chapitres dans chaque partie, et il y a de nombreux échos. Le nom du personnage, Sommer, est l’inversion de Meursault. Les deux autres protagonistes de L’Etranger, Raymond et Marie, donnent leurs prénoms aux collègues du héros. Et pour ceux qui ont cette clef de lecture, des allusions multiples se font jour et deviennent évidentes ; cela va assez loin, car j’ai régulièrement placé des phrases de L’Etranger dans le corps du roman, telles quelles. Je n’ai pas repris le même style et la même rythmique, j’ai choisi des phrases plus longues pour évoquer le monde de l’entreprise, dont je voulais compenser la froideur par lyrisme du monologue intérieur de mon héros. Néanmoins, dans ces phrases parfois fleuves, beaucoup de passages et expressions de L’Etranger sont insérés.
Le livre peut ainsi se lire à deux niveaux. Il s’agit tout d’abord d’un roman sur le monde de l’entreprise, sur cette nouvelle forme de travail, que j’ai pu moi-même observer en tant que directeur de la rédaction de Philosophie magazine depuis huit ans ; l’organisation décloisonnée des bureaux, le flux permanent d’informations, l’absence de séparation entre les loisirs et la vie professionnelle, je connais bien ; pour l’employé du tertiaire d’aujourd’hui, tout est devenu totalement poreux, on se lève la nuit pour consulter ses mails, les temps s’interpénètrent… A côté de ce premier niveau de lecture, il y a la transposition de L’Etranger, qui est le grand roman camusien de l’aliénation. Il faut rappeler que le terme d’aliénation, qui est  d’abord philosophique, signifie le fait d' »être étranger à soi-même ». Meursault, le personnage de Camus, est étranger à lui-même en ce qu’il souffre d’insensibilité, d’une indifférence au monde, à la mort de sa mère, à sa propre condamnation à mort… Sommer a la même incapacité d’éprouver quoi que ce soit pour les autres et même pour lui-même. Dans son cas, ce n’est pas parce que c’est dans son caractère, mais parce que le travail l’a rendu ainsi. C’est cette aliénation insidieuse, cette insensibilité grandissante qui menace les workaholics, que je voulais raconter.

 

Bibliographie sélective
Romans
L’homme qui aimait trop travailler, Flammarion, 2015
Voyage au centre de Paris, Éditions Flammarion, coll. « Littérature française », 2013
Quand j’étais nietzschéen, Flammarion, 2009 (repris en J’ai Lu)
De la supériorité des femmes, Flammarion, 2008Un point dans le ciel, Paris, Flammarion, 2004
Être sur terre, et ce quej’en retiens, Calmann-Levy, 2001
Premières volontés, Grasset, 1998
Essais
Comment vivre lorsque l’on ne croit à rien ?, Flammarion, 2014
Contribution à la théorie du baiser, Autrement, 2011
La Grâce du criminel, Presses Universitaires de France, collection « Perspectives critiques », 2005
Se noyer dans l’alcool ?, Presses Universitaires de France, collection « Perspectives critiques », 2001

 

Propos recueillis par Hugues Simard