[Évènement / Exposition]

Voilà une question pour le moins originale qui a donné lieu à une, non à deux très belles expositions organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie, avec la participation exceptionnelle de la Library of Congress, Washington, D.C. Si vous avez un peu de temps, dépêchez-vous, c’est jusqu’au 24 janvier au musée de l’Orangerie et au musée d’Orsay.

qui a peur des femmes photographes ?

Mrs Herbert Duckworth (1867) par Julia Margaret Cameron (1815-1879) / Portrait de Joan Maude (1932) par Madame Yevonde (1893-1975)

Une exposition, deux époques, deux musées et 75 femmes photographes. Voilà le concept original de cette expo consacrée aux femmes dans la photographie. S’il n’est plus nécessaire de présenter, entre autres, Annie Leibovitz ou Brigitte Lacombe, deux des plus célèbres femme photographes encore en exercice, trop souvent – une fois n’est pas coutume – les femmes dans la photographie demeurent inconnues. Tout du moins, elles sont bien moins exposées et reconnues que leurs homologues masculins plus habitués aux Une des magazines ou aux rétrospectives.

Une « habitude » que l’on retrouve en général dans l’ensemble des métiers audiovisuels ou artistiques qui me donnera l’occasion d’aborder prochainement sur ce blog la question des femmes dans l’industrie cinématographique et dans la bande dessinée. Toutefois, heureusement, la tendance semble s’inverser depuis ces dernières années, les femmes photographes bénéficiant de plus en plus d’une véritable reconnaissance.

Pourtant, elles se sont très tôt impliquées dans cet art, avec un degré de maîtrise technique – non les métiers techniques ne sont pas l’apanage des hommes – et de créativité tout aussi abouti que celui des hommes. C’est pourquoi cette exposition originale et unique est un excellent moyen d’appréhender la question de la mixité, de lutter contre les préjugés… et de passer un excellent moment. Vous y découvrirez des pionnières remplies de talent qui ont marqué l’histoire de la photographie elles aussi. Il était temps qu’elles soient enfin mises en lumière !

Retrouvez ci-dessous quelques extraits du communiqué officiel qui vous présente de manière exhaustive cette exposition en deux parties. Ensuite, il ne vous reste plus qu’à vous y rendre 🙂

75 femmes dans la photographie

L’ambition première de l’exposition présentée au musée d’Orsay et au musée de l’Orangerie du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016, intitulée Qui a peur des femmes photographes ? est de rompre avec l’idée encore largement partagée selon laquelle la photographie, outil physico-chimique de reproduction, aurait été une simple affaire de technique et donc « d’hommes » : qu’elles aient été amateures des classes privilégiées ou, comme de plus en plus souvent à partir du tournant des XIXe et XXe siècle, véritables professionnelles de l’objectif, les femmes ont de fait joué, en tant qu’auteures, un rôle plus important dans l’histoire de ce moyen d’expression que dans celle de chacun des beaux-arts traditionnels. S’appuyant sur les nombreuses histoires de la photographie qui, depuis une quarantaine d’années, ont réévalué l’extraordinaire contribution des femmes au développement du médium, cette exposition est la première du « genre » en France.

Les femmes ont  joué un rôle plus important dans l’histoire de la photo que dans celle des beaux-arts traditionnels

Pour autant, l’heure n’est plus aujourd’hui à démontrer que certaines femmes ont, très tôt et dans tous les domaines d’application de la photographie, atteint un degré de maîtrise et d’accomplissement égal à celui des hommes. C’est pourquoi cette présentation se doit de n’être ni une histoire de la photographie retracée à travers une production exclusivement féminine, ni une histoire en images des femmes par les femmes, encore moins une mise en scène d’une « vision photographique féminine ».

Il s’agira bien plutôt d’exposer la relation singulière et évolutive des femmes à la photographie, c’est-à-dire de donner à voir cette production dans ce qu’elle a pu avoir, selon les contextes historiques et socioculturels considérés, de caractéristique et/ou d’exceptionnel. De ce parti pris fort découle le champ spatio-temporel particulièrement ouvert que couvre la démonstration : de l’invention officielle du médium en 1839 jusqu’en 1945, le phénomène est appréhendé à travers ses manifestations aussi bien en Europe – essentiellement en France, Grande-Bretagne, Allemagne et Hongrie – qu’aux États-Unis.

1re partie : 1839-1919 – Musée de l’Orangerie

photo de christina broom

Collection "Les suffragettes" par Christina Broom. Ici, la promotion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909

Mettant en valeur des recherches et des découvertes inédites, cette exposition et la publication qui l’accompagne sont les premières en France, non seulement à étudier la situation hexagonale au XIXe siècle, mais aussi à rassembler chefs-d’oeuvre connus et inconnus à même d’illustrer l’extraordinaire accomplissement atteint par les praticiennes dans la sphère anglo-saxonne.

D’Anna Atkins, auteure du premier ouvrage illustré de photographies (1843-1853), à Frances Benjamin Johnston et Christina Broom, pionnières du photojournalisme américain et anglais, plus de 70 photographes seront réunies autour de figures d’artistes majeures telles Julia Margaret Cameron et Gertrude Käsebier. Que ces femmes aient oeuvré isolément ou pour certaines, déjà, dans une démarche collective, il s’agira de permettre au public d’aujourd’hui d’apprécier comment une tradition photographique longtemps marquée au sceau des normes du « féminin » s’est révélée, pour certaines auteures d’exception, comme une possible voie d’émancipation et de subversion.

La photographie a, dès le milieu du XIXe siècle, contribué à élever le niveau de sociabilité des femmes

C’est ainsi résolument en termes de périmètres et de stratégies (de reconnaissance, de conquête de nouveaux terrains d’expression et d’action, etc..) que le phénomène est abordé. Le parcours tend tout d’abord à faire comprendre comment la photographie a, dès le milieu du XIXe siècle, contribué à élever le niveau de sociabilité des femmes en favorisant leur insertion dans les espaces d’échanges que constituent les premiers réseaux professionnels et amateurs de la photographie. Parce que l’apprentissage technique puis la pratique elle-même du médium n’étaient réglementés par aucune structure comparable à celles qui, dans les domaines de la peinture ou de la sculpture, restreignaient considérablement l’accessibilité des femmes, nombre de celles-ci ont été ou se sont senties encouragées à embrasser le nouvel « art industriel». Amenées selon leurs classes sociales à y voir principalement une source inédite de débouchés commerciaux ou le moyen d’assouvir un désir de créativité personnelle, toutes ont considéré sa pratique comme une occasion d’exister indépendamment des obligations domestiques et familiales et de se penser, puis s’affirmer, en tant que sujets regardants.

Questionnant l’interpénétration entre théâtre du genre et théâtre photographique, l’exposition met ensuite en valeur la prédilection des photographes pour l’exploration des territoires du « féminin », particulièrement notable à partir des années 1860 dans les registres du portrait et de la fiction. Il s’agit ici notamment d’examiner en quoi les représentations féminines, celles du sentiment maternel ou du monde de l’enfance, ont pu se nourrir à la fois de cette expérience sensible et propre à leurs auteures, et des potentialités photographiques de l’intimité vécue avec les modèles.

Les femmes se sont confrontées en abordant le terrain de la différence sexuelle

En miroir, les enjeux de représentation auxquels les femmes se sont confrontées en abordant le terrain de la différence sexuelle sont naturellement soulevés : poser un regard sur l’époux, le père ou le grand homme, proposer une vision du couple, questionner les identités sexuelles ou la représentation du corps nu masculin et féminin… autant de démarches photographiques qui impliquent plus que jamais un positionnement vis-à-vis du regard masculin, qu’il s’agisse de celui du modèle photographié, celui véhiculé par des siècles d’iconographie ou celui des spectateurs et critiques contemporains.

Le parcours s’attache enfin à déployer une forme inédite de positionnement, celle qui se répand au tournant du siècle à travers un phénomène croissant d’intrusion et d’implication, en tant que photographes, des femmes dans la sphère publique. Soutenu par l’idéologie progressiste de la New Woman anglo-saxonne, celui-ci signe la conquête des territoires, jusqu’alors réservés aux hommes, de l’autre et du politique: praticiennes d’atelier mais aussi pionnières du reportage amateur ou professionnel, les photographes sont de plus en plus nombreuses à prendre part, à travers leurs images, à la question des minorités sociales ou ethniques, à celle de l’éducation, à la lutte pour les droits civiques des femmes ou à la représentation des événements de la Grande Guerre.

2e partie : 1918-1945 – Musée d’Orsay

Human Erosion in California, Dorothea Lange (mars 1936)

Human Erosion in California, Dorothea Lange (mars 1936)

Au lendemain du conflit, nombreuses sont les photographes femmes qui participent à la naissance de la photographie moderne et à l’effervescence créative qui caractérise la période de l’entre-deux-guerres. Elles contribuent activement à l’institutionnalisation du champ et accèdent ainsi à une forme de légitimité : organisation d’expositions, création d’écoles, constitution de réseaux d’apprentissage et d’entraide, direction de studios commerciaux, mise sur pied d’agences, prise en charge de l’histoire du médium par l’écriture d’articles et d’ouvrages pratiques et théoriques. Être photographe devient pour elles un métier aux multiples facettes et applications. L’interpénétration de ces pratiques, ainsi que la mobilité géographique à l’échelle internationale rendent désormais en grande partie caduques les formes académiques.

Si les femmes s’inscrivent dans une forme de continuité avec celles qui les ont précédées en pratiquant encore les genres qui leur ont été traditionnellement dévolus (portrait, botanique, théâtre de l’intime), elles subvertissent et transgressent de plus en plus les codes artistiques et sociaux, introduisant volontiers un regard critique et distancié sur leur statut inférieur et sur les relations de domination entre les sexes.

La mise à nu de son propre corps, le questionnement de soi, les jeux de masques et le brouillage des identités deviennent des sujets de prédilection. L’autoportrait, à la fois expérimentation esthétique, exploration des signes de la féminité et expression d’une appartenance professionnelle, manifeste l’émergence de la femme nouvelle. Par leur métier, les femmes photographes en sont l’incarnation type.

La première moitié du XXe siècle les voit aussi conquérir en masse les territoires de l’universel

La première moitié du XXe siècle les voit aussi conquérir en masse les territoires de l’universel (masculin) : elles investissent désormais les genres réservés aux hommes (le nu et plus largement l’érotisme et la représentation des corps sexués), s’emparent de certains motifs de l’iconographie de la modernité (la machine, la vitesse, l’architecture industrielle), rivalisent avec les hommes en s’engouffrant dans les marchés émergents de l’image (reportage et journalisme, presse et illustration, mode et publicité). Munies de leur appareil, elles pénètrent le monde politique, vont sur le théâtre de la guerre, s’aventurent seules dans des contrées exotiques : leur statut de photographe leur permet ainsi d’investir des espaces jusque-là peu fréquentés par les femmes, voire interdits à elles.

Aussi le parcours de la seconde partie de l’exposition est-il scandé par trois sections thématiques : Le détournement des codes (Imogen Cunningham, Madame Yevonde, Aenne Biermann, Lee Miller, Dora Maar, Helen Levitt), ; L’autoportrait et la mise en scène de soi (Claude Cahun, Marta Astfalck-Vietz, Marianne Brandt, Gertrud Arndt, Elisabeth Hase, Ilse Bing) ; La conquête des nouveaux marchés de l’image (Germaine Krull, Margaret Bourke-White, Tina Modotti, Barbara Morgan, Gerda Taro, Dorothea Lange, Lola Alvarez-Bravo, etc.).

Cet article est dédié à la mémoire de la photographe franco-marocaine Leïla Alaoui, décédée le 18 janvier des suites de ses blessures lors de l’attaque terroriste perpétrée à Ouagadougou aula photographe Leila Alaoui Burkina Faso. Son travail remarquable avait été exposé à New York, à Dubaï, à l’Institut du monde arabe ou encore très récemment à la Maison européenne de la photographie à Paris.

Cette jeune et talentueuse photographe de 33 ans représentait la diversité culturelle, à l’image de ses portraits grandeur nature de Marocains et de Marocaines en costumes traditionnels (issus de sa série « Les Marocains »). Plus que de simples photos, son œuvre se voulait un témoignage de la « diversité culturelle et ethnique ». Une diversité qu’elle savait si bien photographier, elle qui partageait son temps entre Marrakech, Paris et Beyrouth où elle avait ouvert un centre artistique pluridisciplinaire. Une autre preuve de son ouverture au monde.

Vendredi 15 janvier, Leïla Alaoui était en terrasse du café-restaurant Cappuccino. Elle était au Burkina Faso dans le cadre d’une mission pour pour Amnesty International. Pas qu’une simple grande dame de la photo, une grande dame tout simplement.

Je vous invite à contempler quelques clichés de sa série « Les Marocains » sur le site de Libération

Violaine Cherrier

Pour plus d’infos, rendez-vous sur les sites des musées consacrés à l’exposition

Crédits photos :

  • Photo d’illustration de l’article : Julia Margaret Cameron (1815-1879), Mrs Herbert Duckworth, 1867, épreuve sur papier albuminé, BnF, Paris © Bibliothèque nationale de France / Madame Yevonde (1893-1975), Portrait de Joan Maude, 1932, Vivex colour print, 35,6 x 27,8 cm, National Portrait Gallery, Londres © Yevonde
  • Suffragettes faisant la promotion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909
. Épreuve photomécanique (carte postale)
Londres © Christina Broom/Museum of London
  • Érosion humaine en Californie (Migrant mother) Tirage argentique, 50 x 40 cm © Münchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie © Dorothea Lange Collection, Oakland Museum, Oakland, États-Unis

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