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[Grand entretien]

Laure Bereni, sociologue, chargée de recherche au CNRS, Centre Maurice Halbwachs (ENS-EHESS-CNRS) et auteure de La bataille de la parité. Mobilisations pour la féminisation du pouvoir (Paris, Economica, 2015), s’exprime sur le genre en général et dresse un premier bilan des différentes mesures prises à l’échelle politique.

Aujourd’hui, nous sommes en pleine polémique autour de la question du genre, notamment lorsque celle-ci a rejoint les bancs de l’école.  Où en est-on concrètement sur le sujet?

Les controverses qui ont eu lieu lors du débat sur le mariage pour tous ont porté sur la scène publique des termes (comme celui de « genre ») et des débats qui était resté jusque-là assez confidentiels : le genre est-il construit socialement ou inscrit dans les gènes ? S’ils ont diffusé des visions caricaturales des recherches sur le genre, ces débats ont aussi permis de donner la parole à des spécialistes de ce domaine et de mieux faire connaître ses apports.

La France était très en retard par rapport aux autres pays européens et à l’Amérique du Nord quant à l’enseignement sur le genre. Il n’y avait quasiment aucune formation de master sur ce thème et très peu d’enseignements en licence. Or dès le milieu des années 2000, on a vu les cours et les diplômes sur le sujet se multiplier. Ces diplômes ont un réel succès et ouvrent soit sur des carrières professionnelles dans le domaine des politique d’égalité (dans des collectivités, des entreprises, des associations…), soit sur des carrières académiques. L’institutionnalisation dans l’enseignement supérieur a aujourd’hui vraiment progressé.

On entend même souvent le terme Théorie du genre mais existe-t-elle réellement ?

L’expression « théorie du genre » a été inventée par les adversaires des études sur le genre, afin de les discréditer. En réalité, le champ des recherches sur le genre n’est pas « une théorie » : il englobe une variété de perspectives théoriques, et repose sur des travaux empiriques, des enquêtes, des observations. Donc cette expression « théorie du genre » n’a pas de sens : elle dénie aux approches de genre leurs fondements scientifiques, et n’est en aucun cas revendiquée par les spécialistes du domaine.

Selon Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient » : êtes-vous d’accord avec cette idée ?

Oui, et cette phrase est même au fondement des études sur le genre ! Elle résume leur approche anti-essentialiste, qui refuse de considérer les différences sociales entre les hommes et les femmes (leurs préférences, leurs goûts, leurs aspirations…) comme les produits d’un ordre naturel. Mais si le genre est « socialement construit », cela ne signifie pas qu’il n’est pas solide. Les stéréotypes de genre, qui attribuent des traits typiques aux hommes et aux femmes au nom d’un supposé ordre naturel (les femmes seraient naturellement émotives et altruistes, les hommes rationnels et individualistes…) ont la peau dure. Ils sont transmis dans la famille, à l’école, dans le monde professionnel… Il n’est pas facile de s’en affranchir ! D’où la nécessité de mettre en œuvre des politiques volontaristes d’égalité, défiant ces stéréotypes.

Il n’est pas facile de s’affranchir des stéréotypes

D’un point de vue sociologique qu’entend-on par différence des sexes ?

Les corps possèdent d’évidentes différences morphologiques. Mais ces données biologiques ne produisent pas, en soi, les différences socialement constatées entre les sexes. D’ailleurs, selon la période historique ou le contexte culturel, le contenu et le sens de ce qui est considéré comme « féminin » ou « masculin » varient énormément. La société construit des corps et des identités sexués : on ne nourrit pas de la même manière les petites filles et les petits garçons, on ne les oriente pas vers les mêmes activités, on ne suscite pas chez eux et chez elles les mêmes goûts. C’est ce qu’on appelle la socialisation de genre.

Les politiques publiques peuvent-elles agir sur les inégalités de genre ?

Le genre n’est pas seulement un principe de différenciation, c’est aussi un principe de hiérarchisation. Les enquêtes empiriques montrent que la domination masculine est récurrente dans un grand nombre de sociétés : les ressources sociales sont distribuées inégalement, à l’avantage des hommes, et les qualités associées au masculin sont plus valorisées symboliquement que celles qui sont associées au féminin.

Or les politiques publiques peuvent contribuer à remédier à ces inégalités : quotas, politiques de sensibilisation, systèmes publics de garde des jeunes enfants, principes juridiques du type à travail égal, salaire égal… Ces politiques datent des années 70, depuis que l’on a créé des instances gouvernementales pour le droit des femmes – la première de ces instances fut le secrétariat d’État à la condition féminine, confié en 1974 à Françoise Giroud. Plus récemment, Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle était ministre du Droit des femmes, a permis de replacer la question de l’égalité sur le devant de la scène.

Les politiques publiques peuvent contribuer à remédier à ces inégalités

L’éducation est donc la clé de voûte de l’égalité entre femmes et hommes ?

Oui, l’éducation a donc un rôle très important à jouer. Car l’enfance et l’adolescence sont des moments privilégiés de la socialisation de genre. D’un côté, l’école a été pour les filles depuis les années 60 et 70, un instrument très important dans la conquête de l’égalité. Elles sont aujourd’hui aussi diplômées que les garçons, et réussissent même en moyenne un peu mieux. Mais attention à l’arbre qui cache la forêt !

L’école reste un lieu où se reproduisent les inégalités entre les sexes, mais par des mécanismes plus subtils, moins visibles. Les inégalités se voient dans les « choix » d’orientation des jeunes, du collège à l’université, qui sont très marqués par le genre. Dans l’enseignement supérieur par exemple, les femmes sont nombreuses en médecine mais peu d’entre elles investissent la spécialité « reine », la chirurgie. Du collège à l’université, on doit donc travailler sur les manières de contrer ces inégalités, et ouvrir au maximum le champ des possibles pour chacun.

Quel bilan en 2015 ?
Au final, le bilan des politiques publiques d’égalité dans l’éducation est en demi-teinte : il y a d’un côté des politiques de plus en plus volontaristes mais d’un autre côté une certaine inertie du système, qui a du mal à ne pas se considérer comme entièrement neutre, à se remettre en

Violaine Cherrier

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