Pour briser la glace dans une activité de teambuilding originale, pourquoi ne pas envoyer ses collaborateurs se dématérialiser dans le cyberespace ? Ils feraient connaissance par avatars ou pseudonymes interposés, dévoilant ainsi leur véritable nature. Et pourquoi ne pas carrément ensuite les conserver sous forme dématérialisée, en leur permettant de collaborer virtuellement ? Éléments de réponse.
L’auteur est  Jean-François Stich, Professeur Assistant à ICN Business School (France) et membre titulaire du CEREFIGE, laboratoire de recherche en Management de l’Université de Lorraine, www.jfstich.com

 

© ICN Business School

Le cyberespace et le corps

Dans le cyberespace, les individus communiquent en faisant abstraction de leurs corps. L’interaction « virtuelle » empêche souvent la communication non verbale, celle qui se fait par le regard, l’intonation ou encore le toucher. Bien souvent, les interlocuteurs ne se voient même pas. Autant dire qu’ici, les séminaires de « communication non verbale » sont inutiles, et que les grands orateurs ne trouveront pas matière à exercer leur talent.

Faut-il « faire corps » en entreprise ?

Le corps ne semble pourtant pas indispensable à la communication et au maintien de liens sociaux. Hors de l’entreprise, les voyageurs du cyberespace se rencontrent, conversent et tissent déjà des relations. Comme l’indique toutefois le psychanalyste Serge Tisseron, « chacun passe plus de temps avec les personnes éloignées et moins de temps avec ceux dont il est physiquement proche. »[1]
Ce paradoxe renforce le rejet de « l’employé dématérialisé ». En 2013, Yahoo! interdisait le télétravail et ramenait ses voyageurs du cyberespace au bureau. En 2017, c’est au tour d’IBM. La responsable marketing d’IBM explique « qu’il est temps pour nous de regrouper nos équipes, côte à côte ».[2] Ces entreprises, pourtant technophiles, expliquent l’interdiction du télétravail par la nécessité de rapprocher physiquement leurs employés.

Des employés face-à-face

Le problème principal du télétravail est l’isolement. Le télétravailleur, bien que présent dans le cyberespace, est absent du bureau, des pauses cafés, des regards inquisiteurs du superviseur. Il esquive certes le bruit et les odeurs des collègues, mais aussi les rencontres informelles. « Loin des yeux, loin du cœur » est un adage souvent déploré par les télétravailleurs.
Les espaces de co-working sont justement apparus pour permettre aux travailleurs du cyberespace de réunir en un même lieu physique. Ces espaces sont aujourd’hui plus de 360 en France, d’après une enquête de Bureaux à Partager et de La Fonderie[3]. Ces interactions face-à-face accrues sont censées créer des synergies, mais répondent surtout au besoin de certains télétravailleurs de se réunir.

Dématérialiser un employé revient à dématérialiser son équipe

Par nature, les interactions impliquent plusieurs individus. Lorsqu’un employé se dématérialise, l’ensemble de son équipe se voit ainsi imposer des interactions virtuelles. Les études montrent que ce sont souvent les autres qui déterminent nos moyens de communication, en choisissant de nous appeler ou de nous envoyer des e-mails[4].
Une étude a par exemple montré que lorsque les managers partent télétravailler, la satisfaction des membres de leurs équipes, « abandonnés » au bureau, diminue[5]. Avant d’offrir un aller simple pour le cyberespace à ses employés, il convient donc d’en peser les conséquences.

Aller-retour plutôt qu’aller simple pour le cyberespace

Pour ne pas se perdre dans le cyberespace, il convient de garder à l’esprit ce qu’il ne permet pas. Une telle piqûre de rappel peut par exemple prendre la forme d’une « journée sans e-mails ». Interdire occasionnellement les e-mails peut inciter les employés à aller davantage à la rencontre de leurs collègues de mêmes bâtiments, et ce sans réduction de performance[6].
Même après que l’interdiction est levée, les employés continuent en général à accroître leurs interactions face-à-face. L’effet est durable car ce qui avait été perdu dans le cyberespace, a été retrouvé. Le cyberespace n’a d’intérêt que lorsqu’il reste possible de s’en évader.

 

« Chacun passe plus de temps avec les personnes éloignées et moins de temps avec ceux dont il est physiquement proche. » Serge Tisseron dans Virtuel, Mon Amour.

Chiffres-clé :

La moitié des personnes se rendant dans les espaces de co-working sont des salariés. (enquête Bureaux à Partager et La Fonderie, 2015) Rejettent-ils leur dématérialisation ?
La France accueille plus de 360 espaces de co-working (enquête Bureaux à Partager et La Fonderie, 2015). Soit autant de lieux permettant d’échapper au cyberespace.

 

[1]  Tisseron, S. (2009). Virtuel, mon amour: Penser, aimer, souffrir, à l’ère des nouvelles technologies. Albin Michel.
[2]  https://www.theregister.co.uk/2017/02/08/ibm_no_more_telecommuting/
[3] https://www.bureauxapartager.com/blog/infographie-les-espaces-coworking-business-en-pleine-croissance/
[4] Stich, J.-F., Tarafdar, M., Cooper, C. L., & Stacey, P. (2017). Workplace stress from actual and desired computer-mediated communication use: a multi-method study. New Technology, Work and Employment, 32(1), 84‑100.
[5] Golden, T. D., & Fromen, A. (2011). Does it matter where your manager works? Comparing managerial work mode (traditional, telework, virtual) across subordinate work experiences and outcomes. Human Relations, 64(11), 1451‑1475.
[6] Mark, G., Voida, S., & Cardello, A. (2012). A pace not dictated by electrons: an empirical study of work without email. In Proceedings of the SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems (p. 555–564). ACM.