MEDIAS ET GRANDES ECOLES

 

Qu’elle soit rouge et non jaune comme celle du petit prince, peu importe, l’écharpe de Christophe Barbier flotte elle aussi au vent, jour et nuit, au dessus de la petite planète Express. Au sein-même de son bureau rue Chateaudun, ce dirigeant qui étrangement, offre un subtil mélange de curiosité et de sérénité semblable au héros de St Exupéry, nous livre son analyse de l’étrange constellation médiatique qui l’entoure…

 

Christophe Barbier

Christophe Barbier

Entrer en école de commerce pour faire du journalisme, c’est original ! Votre parcours était-il mûrement réfléchi ou bien s’est-il construit au hasard des opportunités et des rencontres ?
C’est le hasard. Je suis entré en hypokhâgne au lycée du Parc à Lyon avec l’intention de préparer les concours des écoles de journalisme. Mais j’ai eu la chance de réussir la rue d’Ulm. Après un an et demi à Normale Sup, j’ai cherché une formation qui mène vers le journalisme sans être un retour à la case concours. Et c’est là que j’ai découvert l’existence du Master Info Média de l’ESCP qui avait une double idée :
1. Fabriquer une génération de journalistes qui connaissent l’entreprise et l’économie.
2. Mélanger les futurs gestionnaires des média et les futurs journalistes pour que les gestionnaires connaissent la réalité du métier de journaliste et que les journalistes reconnaissent la nécessité d’une bonne gestion. Donc c’est le hasard qui m’a conduit à diriger la rédaction de l’Express mais c’est aussi finalement une sorte de modernité en train de se fabriquer, celle d’un compagnonnage entre la gestion et le journalisme.

 

Quels changements de culture ce compagnonnage a-t-il engendrés dans le monde du journalisme ?
Maintenant tous les journalistes sont mûrs pour entendre un discours de management. C’est-à-dire qu’il n’y a plus ou presque plus d’attitude idéologique du genre « la pub c’est mauvais », « gagner de l’argent on s’en fiche », « l’actionnaire est notre ennemi »… C’est fini. On sait dans quelle économie on travaille, on s’adapte en permanence.

 

Et donc, qui doit diriger les journaux selon vous ? De purs gestionnaires ou des journalistes ?
Les journaux doivent être dirigés par des journalistes. Quand la décision suprême (celle de la ligne éditoriale, par exemple « on choisit cette Une ou pas ») n’est pas prise par un journaliste, elle est mauvaise. Mais si on veut qu’elle soit prise par un journaliste, il faut qu’il ait les critères de gestion dans sa tête. Il y a quatre ans, j’ai dit : « On va faire la Une sur Barack Obama ». Le service monde n’était pas d’accord, on m’a répondu : « On va être ridicule, il va être écrabouillé par Hilary Clinton, il n’a aucune chance, etc. » J’ai répété : « On va faire la une sur Obama. » Résultat : nous avons été le premier News en Europe à avoir fait la une sur Barack Obama. Dans la même situation, un gestionnaire aurait mis en place une étude marketing et aurait choisi de ne pas faire cette Une. Voilà pourquoi il faut que les journalistes gardent la direction des journaux.

 

Comment manage-t-on un journal comme l’Express ?
Comme on peut hélas en ces temps de crise ! Le management actuel des titres de presse écrite est marqué à 120% par la crise. On gère la pénurie tout d’abord (peu de moyens, pas d’investissement). Et puis, on gère surtout la précarité. On ne sait pas si dans 15 jours ce sera mieux, pire, pareil donc on a très peu de vision à long terme. Cela engendre plusieurs phénomènes : D’abord, très peu de possibilités d’investissement. On n’a pas le droit de courir le risque : quand on investit, il faut que cela paye.
Ensuite, très peu d’éléments de motivation pour les troupes : on ne peut pas augmenter les salaires, donner des primes, etc.
Et puis on gère surtout le vent terrible de cette révolution numérique. La modernité a apporté des choses formidables : la rapidité, le gain de productivité. Mais elle a aussi donné naissance à une insécurité économique. On est dans une révolution dans tous les sens du terme, avec ce que cela a de positif (un nouveau monde s’invente) et ce que cela a de terrifiant (on ne sait pas de quoi demain sera fait). C’est très perturbant pour le management, mais surtout terriblement insécurisant pour les gens de la base qui non seulement voient ce monde s’effondrer mais également voient les mutations qu’on les oblige à faire. Quelqu’un aujourd’hui qui n’est pas capable d’être multimédia n’est plus employable. Et pour finir, ils subissent la précarité des décisions de leurs chefs : si ces derniers se trompent, ils en souffrent aussi. Il y a donc beaucoup de management humain en temps de crise, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas trancher, prendre des décisions lourdes, mais cela nécessite beaucoup de paroles pédagogiques.

 

Quelles sont les principales menaces que cette crise engendre pour l’Express ?
On est dans une époque où perdre de l’argent, c’est fatal. C’est encore plus vrai dans une entreprise de presse, parce que si vous perdez de l’argent, non seulement vous perdez votre viabilité, mais surtout vous pouvez très vite disparaître. Par ailleurs, perdre de l’argent, cela signifie perdre son indépendance. Si vous faites des clous et que vous perdez de l’argent, et bien vous continuerez à faire les mêmes clous. Mais si vous faites un journal et que vous perdez de l’argent, vous ne ferez plus le même journal, parce qu’à partir de ce moment-là, votre actionnaire ou vos financiers vous diront ce que vous devrez écrire. Pour ne pas perdre l’indépendance éditoriale, il faut gagner de l’argent.

 

Il n’est pas rare de voir un journaliste de télévision évoluer vers la radio ou la presse écrite, ou vice-versa, et vous-même avez navigué d’un médium à l’autre. S’agit-il de passe-droits injustifiés, de consanguinité, ou peut-on considérer qu’être journaliste pour un support nous rend légitime pour intervenir dans un autre ?
Il y a un principe maintenant incontournable pour la presse écrite, c’est qu’elle a besoin d’être dirigée par des gens qui l’incarnent, notamment dans les média audiovisuels comme la télévision. On ne pourra désormais plus diriger un journal de presse écrite en étant un pur homme de la plume qui ne fait jamais d’internet et qui ne se montre jamais à la télévision. Un journal, c’est un homme. Quand on dirige un journal, on est obligés d’aller défendre ses couleurs dans d’autres média. C’est ce qui a créé cette génération d’hommes qui donnent l’impression d’être un peu partout et d’occuper complètement le paysage médiatique. Mais il faut savoir, après avoir dirigé un journal 5 ou 10 ans, redevenir un simple journaliste de presse écrite pour passer la main à quelqu’un qui reprendra le flambeau pour incarner le journal. C’est ainsi que cela doit se passer, par la circulation des talents générationnels.

 

Beaucoup d’appelés et peu d’élus dans le journalisme… Comment percer dans ce milieu où la concurrence fait loi ?
C’est vraiment une période terrible pour les jeunes et en même temps je constate qu’il y a toujours autant de volontaires. Je pense qu’il faut veiller à plusieurs choses :
1. Il faut être totalement opérationnel, savoir utiliser tous les outils technologiques, posséder un très bon niveau de langue.
2. Il faut être totalement multimédia parce que désormais on doit généralement travailler pour un journal papier ET une télé ET un site internet ET une radio et tout cela peut-être sous la même marque.
3. Le problème, c’est que cela forme des gens qui sont bons à tout et propres à rien, c’est-à-dire qui peuvent être utilisés partout, mais qui n’ont pas assez d’existence personnelle. Donc pour percer, il faut développer des domaines d’expertise.
4. Il faut essayer de se forger un caractère à travers un style, un ton, une manière d’aborder l’actualité.
5. Et enfin ils faut accepter que ce métier se construit dans des années de précarité au départ, c’est-à-dire « je n’ai pas un employeur, j’en ai plusieurs, je n’ai pas un salaire, j’ai un revenu… » …

 

Vous défendez un journalisme engagé. Pourquoi prônez-vous un journalisme d’opinion et non un journalisme d’information ?
Pour moi c’est un journalisme engagé mais qui n’est pas un journalisme d’opinion au sens classique. L’Express est né des engagements de ses fondateurs, qui ont été politiques partisans, et puis philosophiques : pour l’Europe, la modernité, le progrès scientifiques, l’écologie, le féminisme… Donc l’Express qui ne s’engage pas, c’est un Express mort. La revue s’est aventurée parfois dans des directions politiques hasardeuses, elle a été très à droite, à certains moments, trop à gauche à d’autres. Mais depuis 1996, c’est un journal engagé non partisan. Par exemple, nous avons dit énormément de mal de la réforme de la justice de Sarkozy mais nous avons également dit énormément de bien de l’intervention en Libye. Ce sont donc des prises de partie au cas par cas, dossier par dossier, selon les valeurs de l’Express.

 

Propos recueillis par Claire Bouleau
Twitter @ClaireBouleau