Des fake aux deep news, nous sommes plongés dans un chaos de fausses informations de plus en plus difficiles à déchiffrer. L’ignorance et la paresse sont les deux premiers obstacles au développement de l’esprit critique. Or sans esprit critique point de démocratie.

 

Nous avons eu la post-vérité, les fake news et nous aurons le pire : le deep fake. Le deep fake c’est un des rejetons hideux de l’intelligence artificielle. Il s’agit de superposer plusieurs vidéos, et grâce à des applications disponibles et même gratuites (merci Google), de créer de toutes pièces une vidéo totalement fausse. Allez sur Youtube, et tapez « deep fake », vous verrez. Il est désormais impossible de séparer le vrai du faux. Vous faites dire (et faire) n’importe quoi à n’importe qui. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que le plus grand nombre de vidéos deep fake circulant sur le net sont de fausses vidéos pornographiques. Les deep fakes ne sont pas seulement des fake news améliorées. Elles nous font entrer dans un monde où seul l’esprit critique le plus affuté saura séparer le bon grain (les informations) de l’ivraie (les mensonges)… et encore. L’esprit critique c’est la capacité à prendre de la distance par rapport à un message (un article, un tweet, une vidéo, un livre…), à remettre en question une information ou une opinion. Il est un questionnement actif sur le message qui nous est envoyé. Est-il crédible ? Sur quels faits démontrables se base-t-il ?

 

L’esprit critique ce n’est pas tout critiquer. C’est un état d’esprit qui interroge. Il a deux grands ennemis qui sont notre ignorance et notre attirance pour les explications simplistes.

L’ignorance est le premier allié des fake news. Une culture générale ou spécialisée ouvre la connaissance sur les vraies informations, les faits avérés. Ceux-ci sont autant de repères face à la boue des fake news. Durant la campagne pour le Brexit, la communication de Boris Johnson affichait que la Turquie allait bientôt rejoindre l’Union Européenne et que près de 5 millions d’immigrés, essentiellement turcs allaient s’installer au Royaume-Uni d’ici à 2030. Sur son bus de campagne était écrit qu’une fois sortie de l’Union Européenne, la Royaume-Uni pourrait économiser 350 millions de livres Sterling chaque semaine. La liste est longue des affirmations de campagne les plus fantaisistes. Les quelques journaux qui comptent encore de vrais journalistes ont démontré, chiffres et preuves à l’appui le ridicule de telles affirmations. Allez sur internet vous les trouverez (Independant, 18 janvier 2017). Rien n’y a fait. C’est comme si l’esprit d’une partie du peuple se refermait lorsqu’on veut lui retirer une fausse croyance à laquelle il veut croire. Et c’est là le deuxième ennemi de l’esprit critique.

La vérité n’a pas d’importance pour des gens qui aiment croire ce qu’ils croient, même lorsqu’ils savent que leurs croyances sont fausses.

Plus de trente-cinq pourcents des américains croient ou veulent croire que Donald Trump rendra l’Amérique plus forte en l’isolant, en déstabilisant le commerce mondial et détruisant les bases de la coopération diplomatique et économique mondiale, celles qui ont été bâties au lendemain de la deuxième guerre mondiale pour éviter au monde de revivre un tel cauchemar. Le Washington Post fait le compte des affirmations fausses de Donald Trump. Allez-voir sur son site. Nous en sommes à quinze mille fausses informations recensées et démontées. Et cela ne change rien. Comment est-ce possible ?

Un nombre croissant d’entre nous préfère vivre dans le confort d’une représentation simpliste d’un monde qu’il ne comprend plus, plutôt que de faire l’effort de le comprendre.

Cette attitude n’est ni plus ni moins que l’abdication du citoyen face au totalitarisme. En ne faisant pas l’effort de penser, le citoyen abandonne aux populistes aujourd’hui leurs droits de vote et demain leur liberté. Car le premier devoir du citoyen est de s’informer. Avec ses moyens, avec ses capacités, avec un effort raisonnable. Aucun d’entre nous ne comprend tout mais chaque citoyen a le devoir de s’informer.

Sans culture, sans analyse des informations, il n’y a pas de pensée critique. Et sans pensée critique il n’y a plus de démocratie.

Alors, peut-on se former à l’esprit critique ? Absolument ! L’esprit critique requiert de la volonté et de l’énergie, plus qu’une technique particulière. Méfiez-vous de ceux qui ne s’adressent qu’à vos émotions. Rejetez les discours de haine et de violence qui opposent les riches aux pauvres, les femmes aux hommes, les français aux étrangers. A chaque fois qu’un discours oppose les « eux » aux « nous », dites-vous qu’on vous manipule. Que ceux qu’on appelle complaisamment les populistes sont en fait les nouveaux fascistes, rouges et bruns. Ces discours visent à tuer notre pensée pour transformer le peuple des citoyens en foule haineuse.

L’auteur est :

©Baptiste Le Port.

Christophe Clavé

Professeur de stratégie & management

INSEEC School of Business & Economics

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