Presque 40 ans après sa disparition, Glenn Gould (1932-1982), grand pianiste canadien du 20e siècle, reste un précieux sésame pour entrer dans l’univers magique du piano. Il compte parmi les personnalités les plus marquantes de l’histoire de la musique, non seulement comme pianiste, mais aussi comme compositeur, écrivain, sociologue et comme moraliste également.

 

« Je suis un écrivain canadien et un homme de communication qui joue du piano à ses moments perdus », disait-il. Glenn Gould s’est longtemps identifié à Jean-Sébastien Bach et de ses Variations Goldberg, comme Maria Callas s’est projeté dans l’univers Giuseppe Verdi et Herbert von Karajan dans celui de Ludwig van Beethoven. J’ajoute qu’en plus d’être un interprète virtuose au parcours hors norme, il fut un personnage savoureusement excentrique. Ma préférence va aux « Variations Goldberg » que j’écoute souvent en boucle.

Variations Goldberg

Il semblerait que nous devions ces variations au comte Kaiserling, ancien ambassadeur de Russie à la cour de Saxe qui hébergeait un certain Goldberg. Le comte séjournait souvent à Leipzig et rendait visite à Bach en compagnie de Goldberg, afin que ce dernier prenne leçons et conseils auprès du maître. Le comte souffrait d’insomnies et avait demandé à Bach de lui écrire quelques morceaux pour les dissiper. Les célèbres variations, que le comte appelait « mes variations » tant il y était attaché, étaient nées. Il avait pour habitude de dire à son compagnon : « Cher Goldberg, joue-moi encore une de « mes » variations ».

Cette histoire est cependant largement contestée par les musicologues contemporains. Il est peu probable, prétendent-ils, que Goldberg ait interprété ces variations. Ce dernier n’avait en effet que 14 ans, ce qui semble bien jeune pour maîtriser de telles partitions. Alors… Johan Gottlieb Goldberg, apprenti claveciniste et élève extrêmement doué de Jean-Sébastien Bach, a-t-il joué ces variations pour distraire et mener le comte jusque dans les bras de Morphée ? Le mystère reste entier.

Un enfant prodige

Mais revenons à Gould. Enfant, il manifeste un goût prononcé pour la musique et joue déjà du piano avec brio. Ses parents sont musiciens et sa mère l’incite à développer ses dons. Elle lui enseigne le piano dans l’espoir qu’il devienne un musicien à succès. La musique devient son langage. A un tel point qu’on raconte qu’au lieu de pleurer, le petit Gould fredonnait en agitant ses petits doigts comme s’il s’entraînait à jouer des accords. Il sera « soit médecin, soi pianiste » avait alors prédit le médecin de la famille. Il apprend donc à lire la musique avant même de lire les mots. Son père observe qu’à l’âge de 3 ans, il possède un ton parfait. Le jeune Gould frappe des notes simples et écoute leurs longues décompositions. Une pratique de son père. En plus de sa passion pour le piano, il s’intéresse à la composition. Il joue ses propres petites œuvres devant sa famille et ses amis et à l’occasion de rassemblements, comme en 1938, à l’âge de 6 ans, lors d’un service religieux dans l’Ontario.

Lorsqu’il a 6 ans, ses parents l’emmènent écouter un soliste célèbre. Plus tard, il décrira l’expérience : « C’était Josef Hofmann, sa dernière performance à Toronto, une impression stupéfiante. La seule chose dont je me souviens vraiment, c’est que, lorsque que l’on m’a ramené à la maison en voiture, j’étais dans ce merveilleux état de demi-éveil dans lequel vous entendez toutes sortes de sons incroyables qui vous traversent l’esprit. C’était des sons orchestraux, je les jouais tous et je devenais Hofmann… »

Enfant prodige, Gould a plus tard été décrit comme un phénomène musical. Le génial pianiste Gould, pétri d’originalité, d’humour et de profondeur, réfutait pourtant le qualificatif « génial ». « Je n’envisage ce mot qu’avec la plus extrême suspicion, je n’ai jamais pu m’habituer à l’employer tout d’abord certainement pas à mon propre égard et très peu souvent à propos de quelqu’un d’autre », écrit-il. Le personnage de Gould a été très commenté, et plus particulièrement ses postures et techniques au clavier. Il jouait sur une chaise déglinguée plus basse de 20 centimètres qu’un tabouret de piano. « J’ai élaboré une technique de piano un peu particulière, la position fait penser à celle d’un bossu, cette technique a ses avantages et ses inconvénients. Elle permet par exemple de réaliser toutes sortes d’articulations avec clarté et il en résulte une sensation beaucoup plus immédiate et beaucoup mieux définie du son. Par contre, il est difficile d’obtenir un son puissant qui serait l’égal d’un fortissimo de Frantz Litz. »

« Il n’y a rien d’excentrique en moi »

Les historiens et journalistes ont rapporté beaucoup de ses excentricités. Mais Gould ne s’en accommodait pas.

« Je ne crois pas du tout être un excentrique. Pendant un concert, il est vrai qu’il m’arrive d’être dans un tel état d’exaltation qu’on a l’impression que je joue du piano avec mon nez. Il ne s’agit absolument pas d’excentricités personnelles : ce ne sont que les conséquences visibles d’une occupation hautement subjective. Vrai aussi que je trimbale avec moi ma propre chaise, que je porte des gants en été, que je plonge mes mains dans l’eau chaude avant de jouer, et que je mets des gants en caoutchouc pour nager. Prenez la chaise, par exemple. On a écrit beaucoup d’idioties à son sujet, comme si le fait de l’emporter partout avec moi était le comble de la bizarrerie. Il y a même quelqu’un qui a écrit que pour mieux jouer les passages en main croisées, je m’aidais en la faisant se pencher de côté, comme une sorte de Tour de Pise…C’est ridicule, ma chaise ne penche ni d’un côté ni de l’autre. Si je possède ma propre chaise ajustable, c’est uniquement parce que mon style de jeu implique que je sois assis une bonne vingtaine de centimètres plus bas que la plupart des pianistes. Quant au fait de prendre soin de mes mains, cela relève du simple bon sens. Je porte des gants la plupart du temps parce que j’ai une circulation déficiente. C’est aussi pour cela que je les trempe dans l’eau chaude avant un concert. J’aimerai bien pouvoir aller nager, mais mes mains en seraient affectées pendant des jours, je porte donc des gants de caoutchouc qui recouvrent entièrement mes bras. J’essaie beaucoup de somnifères pour mon insomnie, mais ils ne sont pas toujours opérants. Je voyage aussi avec des médicaments pour la circulation sanguine, des pilules contre le rhume, des vitamines et encore quelques autres comprimés. C’est pour cela que les gens me prennent pour un drogué. Mais ce complexe de la pilule qui est le mien a été fort exagéré. Un journaliste a même été jusqu’à écrire que je voyageais avec une valise pleine de comprimés. En réalité, ils remplissent tout juste une mallette. Cela me fait rire d’entendre les gens dire que je suis excentrique. »

Extraits d’une auto-interview de Glenn Gould

Glenn Gould maîtrisait l’art de la mise en scène grâce à l’auto-mise en scène. On le voit dans ses nombreuses interviews et apparitions audiovisuelles. Il va jusqu’à s’auto-interviewer dans un texte publié en 1974, intitulé « Glenn Gould interviewe Glenn Gould au sujet de Glenn Gould » !

g.g. – Pour commencer et afin d’éviter tout malentendu, laissez-moi vous poser la question franchement : y a-t-il des sujets à ne pas aborder ?

G.G. – Je ne vois pas vraiment pas, non. A part la musique, évidemment.

g.g. – Évidemment. Et j’avais supposé que nous passerions le plus clair de cette interview sur des sujets relatifs à la musique.

G.G. – Pensez-vous que c’est là l’essentiel ? Je veux dire, étant donné mon expérience des interviews – et j’en ai déjà réalisé un certain nombre à l’antenne, comme vous le savez peut-être –, je suis enclin à penser que les révélations les plus instructives découlent de sujets qui ne sont qu’indirectement liés au métier de celui qui est interviewé.

g.g. – Que dites-vous de ceux qui portent un jugement esthétique sur votre travail ?

G.G. – Certains de mes meilleurs amis sont des critiques, quoique, je ne suis pas certain que je les laisserais jouer sur mon piano.

L’obsession de la prise parfaite

En 1964, Gould a 31 ans et il décide d’arrêter la scène. Il ne supporte décidément « ni la vulgarité du public, ni les bruits en salle » et il déteste se livrer au jeu médiatique. Gould se concentre alors sur son travail en studio, constamment à la recherche de la perfection sonore, de la pureté de la représentation musicale. Il multiplie les prises de son jusqu’à l’épuisement. Tout cela dans un seul but : le disque ultime, celui sur lequel l’enchaînement des notes est le plus naturel.

Finalement, l’album sonne juste. Et les exubérances de Gould sont remises à leur juste place d’anecdotes pour faire place à l’homme, à son travail et à ses rêves de perfection.