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« C’est la science qui aidera l’Humanité et tout ce qui vit sur notre planète à avoir un avenir acceptable » – L’interview de Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie 2016

Interview Jean-Pierre Sauvage prix Nobel

Il est chimiste de formation, membre de l’Académie des sciences, chercheur au CNRS de 1971 à 2014 et professeur émérite de l’Université de Strasbourg. Parcours, succès, visibilité des scientifiques, conseils aux jeunes chercheurs… Interview de Jean Pierre-Sauvage, prix Nobel de chimie 2016.

Comment avez-vous accueilli ce prix Nobel de chimie en 2016 ?

Je ne m’attendais pas à recevoir ce prix prestigieux ! Il a fallu que les personnes du comité Nobel se montrent très convaincantes, le 5 décembre 2016, lorsqu’elles m’ont annoncé la nouvelle par téléphone, avant que je comprenne que cela n’était pas une mauvaise blague.

Cette distinction internationale est-elle votre plus beau succès ?

C’est mon plus beau succès scientifique en équipe. Je partage cette distinction avec deux colauréats, deux amis, le chimiste écossais James Fraser Stoddart et le chimiste néerlandais Bernard Lucas Feringa, ainsi que toute une équipe de laboratoire qui nous a accompagnés dans nos travaux de recherche. Ensemble, nous avons réussi à rendre accessibles les machines moléculaires à la très vaste communauté scientifique. J’en suis très fier.

Vos travaux sur les machines moléculaires ont ainsi été récompensés. De quoi s’agit-il exactement ?

Les machines moléculaires sont des objets de synthèse (fabriqués par les chimistes) qui ont des propriétés dynamiques très particulières. Sous l’effet d’un signal (lumineux, thermique ou électrique), elles peuvent être mises en mouvement de manière parfaitement contrôlée par un opérateur externe. En général, par celles et ceux qui les ont fabriquées. Par exemple, les chercheurs du domaine ont créé des moteurs rotatifs, des moteurs linéaires (piston se déplaçant dans un cylindre), des compresseurs, des « muscles » capables de se contracter ou de s’étirer, des molécules capables de marcher sur un cylindre… Il faut se souvenir que tous les objets dont nous parlons sont nanométriques (1 nm = 10-9 m). Avant les travaux des laboratoires pionniers du domaine, cela semblait impossible. Les objets de synthèse étaient statiques. Seules les machines moléculaires de la biologie étaient alors connues et bien étudiées.

Ne vous résumons pas seulement à votre prix Nobel ! Que souhaiteriez-vous dire à nos lecteurs pour vous présenter ?

Je suis un scientifique passionné qui aime les défis. Pour vous raconter un peu mon parcours, j’ai eu une enfance très agitée car mon père était militaire et nous déménagions très régulièrement, de l’Afrique du Nord au Colorado. Lorsque nous avons posé bagage à Strasbourg, je suis devenu très bon élève. Passionné de chimie dès mes 15-16 ans, j’extrayais les colorants des plantes. Puis j’ai intégré l’Ecole nationale supérieure de chimie de Strasbourg (aujourd’hui ECPM Strasbourg) après une classe prépa. J’ai réalisé ma thèse avec Jean-Marie Lehn (prix Nobel de chimie 87). J’ai beaucoup appris de lui dans le mode d’organisation des équipes et grâce à lui, je n’ai jamais craint d’attaquer des projets scientifiques ambitieux. C’est en souhaitant remplacer une molécule rare et chère par du cuivre, lors d’un projet d’équipe dans l’énergie solaire, que j’ai découvert comment synthétiser un caténane (molécule de deux anneaux entrelacés comme les maillons d’une chaîne) se comportant comme les machines. J’ai consacré ma carrière à explorer ce nouveau domaine. En parallèle, je suis un professeur de chimie comblé, enseignant à l’Université de Strasbourg.

Les prix Nobel permettent de mettre en lumière certains travaux de recherche. Vous êtes-vous senti tout de suite plus écouté alors que les chercheurs français regrettent souvent d’être invisibilisés ?

J’ai très rapidement été davantage écouté par des personnes qui n’avaient pas l’habitude d’être en contact avec des scientifiques. J’ai été invité à de très nombreuse manifestations, interviews, tables rondes… J’ai pris énormément de plaisir à donner des dizaines et des dizaines de conférences pour des publics variés, allant des élèves de CM1 (mon record !) à des scientifiques. Il me faut être franc : j’avais l’habitude de donner des conférences (25 à 30 conférences par an, dans une grande variété de pays). Simplement, la nature des publics a changé après l’attribution du prix Nobel.

Comment se positionne la recherche française sur la scène internationale selon vous ?

Elle peut mieux faire. Largement mieux faire ! La recherche française est loin d’être mauvaise et pourrait clairement passer au niveau supérieur si on donnait à ses acteurs davantage de moyens et une oreille plus attentive. Les jeunes chercheurs français, très bien formés, performent dans les compétitions européennes. Mais une fois rentrés en France, médaillés, plus rien. Je le regrette car la recherche est à l’origine de tout. Elle devrait être une des priorités de notre pays.

A votre humble avis, l’innovation et la recherche sont-elles intrinsèquement liées ?

La relation n’est pas directe. L’innovation s’inspire en général des résultats de la recherche fondamentale. Toutes les technologies aujourd’hui essentielles découlent de la recherche fondamentale ayant conduit à des résultats originaux, parfois très longtemps avant l’application. Un exemple représentatif est celui des semi-conducteurs, introduits par les travaux de Michael Faraday en 1830, qui ont conduit aux transistors dans les années 1940. Ces deniers sont à l’origine des nouvelles technologies que nous utilisons tous, sans même y penser (puces, micro-processeurs…).

Votre homologue, prix Nobel de chimie 2020, Emmanuelle Charpentier disait au micro de France Culture que « faire de la recherche c’est être à l’école toute la vie ». Abondez-vous aussi en ce sens ?

Oui, sans aucun doute. Il faut bien sûr lire des publications et apprendre en permanence, notamment pour se tenir au courant des derniers développements des domaines dans lesquels on travaille, mais également se familiariser avec des domaines plus éloignés de ceux que l’on connait. C’est comme cela que l’on pourrait avoir des idées neuves, souvent à la frontière entre deux ou plusieurs domaines scientifiques.

Votre message à l’attention des jeunes chercheurs ?

Accordez de l’importance à l’originalité des projets. Mieux vaut se casser les dents sur un projet original que de s’attaquer à un projet de routine dont le succès est sans surprise. Je leur conseillerai aussi de ne pas hésiter à sauter d’un domaine à l’autre et d’être au contact d’autres chercheurs, plus jeunes ou plus expérimentés, aux spécialités variées. Les rencontres jouent un rôle primordial dans les avancées de la recherche.

Et à l’attention des étudiants qui aimeraient se diriger vers la recherche ?

Je peux leur dire que la science est une activité passionnante et que la recherche consiste à relever des défis motivants en permanence. Je peux aussi leur dire que cette activité demande pas mal de détermination : beaucoup d’échecs et quelques succès. Mais quel bonheur lorsque l’on a réussi à atteindre le but que l’on s’était fixé. C’est assez difficile à décrire… Il ne faut jamais se décourager !

Enfin aujourd’hui, quel est votre plus grand défi professionnel ?

Convaincre le plus possible mes contemporains que la science est essentielle à tous points de vue. C’est la science qui aidera l’Humanité et tout ce qui vit sur notre planète à avoir un avenir acceptable. Je fais également tout ce que je peux pour combattre l’obscurantisme, si commun chez beaucoup de nos concitoyens. La vérité n’est pas l’opinion du plus grand nombre ! Les faux prophètes qui écrivent n’importe quoi sur les réseaux sociaux semblent parfois plus écoutés, malgré une ignorance remarquable des domaines dans lesquels ils s’expriment, que les experts qui ont passé parfois des dizaines d’années à étudier, réfléchir et créer de la connaissance.

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