Cet article a 7 années. Merci d'en tenir compte durant votre lecture.
Claude Monet - Impression, soleil levant
Claude Monet – Impression, soleil levant

Soleils rouges
Le fait est connu : après avoir assisté au salon de 1874, un critique d’art reprit ironiquement le titre d’une des cinq toiles de Monet, “Impression, soleil levant”, pour le retourner contre les audaces de la nouvelle école désormais baptisée Impressionniste. S’ils étaient attardés à méditer le titre dans son entier, les tenants de l’académisme auraient peut-être mieux compris l’ambition du mouvement. En effet, le soleil rouge que Monet fait se lever dans le ciel brumeux du port du Havre n’est-il pas une forme d’allusion à celui qui estampille le drapeau japonais ? Ce qui est certain en tout cas, c’est que les lumières de l’art japonais ont infusé toute la peinture européenne du dernier quart du XIXe siècle.

Ecoutons Pissarro renchérir encore : “ Ces artistes japonais me confirment dans notre parti pris visuel ”…

Claude Monet - Madame Monet en costume japonais
Claude Monet – Madame Monet en costume japonais

Monet, qui revêtit sa femme d’un kimono pour peindre La Japonaise (1876), possédait une collection de deux-cents-cinquante estampes. Celles-ci l’impressionnèrent au point qu’il réalisa un nombre conséquent de copies, avec une frénésie telle qu’elle révèle sa profonde fascination, au-delà de l’exercice de style.

Van Gogh détenait pour sa part plus de quatre-cents peintures japonaises. Il projeta sur la toile quantité de cerisiers en fleurs et d’idéogrammes, peignit des ponts japonais semblables à celui que l’auteur des Nymphéas fit construire dans son jardin de Giverny… Le 15 juillet 1888, depuis Arles, il écrit à son frère Théo : “ Tout mon travail est un peu basé sur la japonaiserie… ”.

Inspiration Extrème

La lame de fond de ce que l’on appelé le “ japonisme ” déferle à partir des expositions universelles de Paris et Londres des années 1870. Des pavillons nippons émerge alors tout un continent inconnu, notamment les estampes de l’Ukiyoe (littéralement l’école des «scènes du monde flottant»), au charme insolite. Ses deux représentants les plus illustres sont Utagawa Hiroshige (1797-1858) et surtout Katsushika Hokusai (1760-1849) qui comme le note Edmond de Goncourt dans sa monographie de référence « a victorieusement enlevé la peinture de son pays aux influences persanes et chinoises par une étude pour ainsi dire religieuse de la nature, l’a rajeunie, l’a renouvelée, l’a faite vraiment toute japonaise ».

 

Hiroshige-Roseau sous la neige et canard sauvage

Comme l’Impressionnisme, l’estampe japonaise moderne est avant tout un art du paysage, du “ plein air ”. Courbet, Degas, Renoir reconnaissent des jumeaux chez ces artistes des antipodes qui communient avec les forces primitives, capturent la beauté ambigüe des éléments, comme la célèbre Grande vague de Kanagawa qu’Hokusai a fixée sur la toile, et dont les rouleaux majestueux semblent muer en tentacules. Étudesd’après Nature (ou citation d’Hokusaï, tiré de la dernière page des cents vues du mont Fuji : « A cent ans, j’aurai définitivement atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins aura sa vie propre ». Bien avant les impressionnistes, les maîtres de l’Ukiyoe ont “ quitté l’atelier ” et arpenté les campagnes à la poursuite de la lumière, cherchant à percer le mystère de sa beauté immatérielle. Chez les uns et les autres, se retrouve une

Hiroshige et Van Gogh

même prédilection pour la série, une volonté identique de représenter un sujet à différentes heures du jour et dans des conditions climatiques variées : Monet peint à répétition la cathédrale de Rouen comme Hokusaï les Cent vues du Mont Fuji, dans une tentative d’épuisement des formes et de fixation de la beauté de l’instant. Chez les japonais, cette multiplicité de points de vue peut être rattachée au sentiment taoïste de l’impermanence, comme chez les impressionnistes elle n’est pas sans évoquer une perception presque panthéiste de la nature, où le paysage devient une personne douée d’humeurs.

Hokusai-Grande vague de Kanagawa

Le traitement de l’espace pratiqué par les japonais est également une grande source d’inspiration. Hiroshige en repensant librement le dogme européen de la perspective – qu’il a étudié de près, par exemple dans La Vengeance des quarante-sept ronin représentée en perspective occidentale – favorise l’émancipation formelle des impressionnistes. Affranchie du carcan du dessin, la peinture européenne peut se concentrer sur la couleur et le mouvement. L’ondulation lumineuse si caractéristique des tableaux impressionnistes a trouvé sinon son origine, du moins un écho profond chez les artistes de l’Ukiyoe. De la même manière, la quasiabolition de la figure humaine au profit du paysage chez certains impressionnistes, entre en résonance avec la place que la pensée asiatique accorde à l’homme, où celui-ci n’est pas le centre du monde mais seulement une de ses composantes.

Au-delà de l’exotisme, c’est donc une étroite communauté de démarche qui explique l’impact japonais sur les peintres de la fin du XIXe siècle européens. Par la nouveauté de ses motifs, la révélation de l’estampe a certes agi comme une source d’inspiration, mais, avant tout chose, elle vint confirmer les impressionnistes dans leurs intuitions.

Hugues Simard

Sources :
L’art japonais, Christine Shimizu, Flammarion (collection Tout l’art), 2008
Connaissance de la peinture
, André Chastel, Larousse (collection In extenso), 2001
Hokusaï
, Edmond de Goncourt, Parkstone international, 2009
Le vieux fou de dessin
, François Place, Gallimard, 1998

Cet article a 7 années. Merci d'en tenir compte durant votre lecture.