L’industrie française devient de plus en plus innovante, décarbonée, compétitive et résiliente. Mais si notre pays ne manque pas d’idées en la matière, ses industriels manquent encore parfois des profils adaptés à leurs besoins. Quelles compétences pour l’industrie du futur ? Réponses ici.
On pense d’abord bien sûr aux compétences des ingénieurs. L’Institut Montaigne estime en effet qu’il faudrait former près de 28 000 ingénieurs et diplômés bac+5 supplémentaires chaque année, pour accompagner une réindustrialisation modérée de la France. Et ce sans compter les besoins croissants générés par de nouvelles technologies, l’IA en tête. Pour preuve, France Stratégie considère que d’ici 2030, 80 000 experts en intelligence artificielle devront être formés pour répondre à la montée en puissance de ces technologies.
Aimez les sciences !
Parmi les causes de ce manque d’ingénieurs : un mouvement de désaffection pour les sciences. D’où les quatre priorités établies par l’Institut Montaigne dans son dernier rapport sur le sujet. Selon lui, il est d’abord essentiel de remettre à l’honneur les sciences et la culture scientifique dès le plus jeune âge pour susciter des vocations. Ensuite, de diversifier les sources de recrutement des écoles d’ingénieurs et de leur donner une réelle capacité d’expérimentation afin d’adapter les formations aux mutations technologiques, notamment à l’intelligence artificielle. Mais aussi, de rapprocher les cursus universitaires des besoins de l’économie en renforçant leur dimension professionnelle, et de revaloriser le métier de technicien, essentiels à l’industrie, pour mieux attirer et fidéliser ces profils.
N’oublions pas les techniciens
La revalorisation des techniciens (dont l’industrie manque cruellement), est d’ailleurs un sujet dont les écoles d’ingénieurs commencent à s’emparer sérieusement. C’est notamment le cas des écoles membres du Collège d’ingénierie Lyon Saint-Etienne (INSA Lyon, Centrale Lyon, Mines Saint-Etienne et ENTPE) qui ont lancé plusieurs bachelors en ce sens, dont le bachelor Génie civil et Environnement, porté par Centrale Lyon. L’objectif : former des assistants ingénieurs au niveau bac+3 pour répondre à un besoin des entreprises de management intermédiaire et d’ouverture à d’autres profils. Mais qui dit bac+3 ne dit pas pour autant plafonnement de carrière, ben au contraire. Des réflexions portent en effet sur l’intérêt d’accompagner ces profils sur le long terme, en leur proposant notamment d’évoluer, après quelques années grâce à la VAE accompagnée. Mais si le besoin en profils bac+3 est de plus en plus exprimé par les entreprises industrielles, force est de constater que cela ne se traduit pas encore concrètement en offres d’emploi massives. Parmi les causes évoquées à cela : « le problème de positionnement et de reconnaissance de ces diplômes dans leurs conventions collectives. UN préalable indispensable est leur positionnement dans les grilles salariales et l’évolution des conventions collectives » estime ainsi Pascal Ray, directeur de Centrale Lyon.
Et la bosse des maths dans tout ça ?
Il ne faudrait pas, par ailleurs, oublier la place éminemment centrale des mathématiques ! « Dans le monde industriel, la maîtrise des outils scientifiques et techniques est un prérequis essentiel. Or, de nombreux classements le montrent : on forme moins bien les nouvelles générations aux outils mathématiques. Ce qui entraine plusieurs problématiques pour les écoles d’ingénieurs : d’un côté, la remise à niveau des étudiants entrants et de l’autre, l’importance de plus en plus croissante de la formation continue face à l’évolution des nouvelles technologies » estime Gwénaël Guillemot, directeur de l’Institut de la Réindustrialisation CESI. La dernière édition de TIMSS (Trends In Mathematics and Science Study), publiée en décembre 2024 dresse d’ailleurs un constat peu reluisant du niveau de mathématiques des élèves français. Cette grande enquête mondiale compare les performances des élèves de CM1 et de 4e, en mathématiques et en sciences, dans une cinquantaine de pays. A titre d’exemple, si les champions asiatiques (Singapour, Taïwan et Corée du Sud) trustent toujours le haut du classement en mathématiques, l’Angleterre, l’Irlande, la République tchèque, la Norvège et la Suède se distinguent en Europe. Et la France ? Avec un score de 484 points pour les élèves de CM1 (vs 524 points en moyenne dans l’Union européenne), elle se place 42e sur 58 pays comparés, bonne dernière en Europe. A cela s’ajoute un écart très important entre les filles et les garçons, ces derniers ayant, en moyenne, 23 points de plus que les filles (vs 13 points d’écart en 2019 et 6 points en 2015).
L’envie d’avoir envie ?
C’est un fait : les besoins sont là. Mais la question de l’envie reste en suspens. Si le secteur industriel rassemble encore 44% des ingénieurs, la 36e enquête de l’Observatoire des Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF), constate en effet que l’attractivité de l’industrie a baissé de six points en l’espace de deux promos. La faute sans doute à des salaires d’entrée un peu moins attractifs et à une méconnaissance des métiers de l’industrie, mais aussi à un transfert vers d’autres secteurs, plus en phase avec les attentes des jeunes générations. Les secteurs de l’énergie, de l’eau et de l’environnement ont notamment connu un accroissement considérable des candidatures d’ingénieurs. Parallèlement, on voit naitre au sein des écoles d’ingénieurs, des contestations étudiantes quant à la proximité de certains grands groupes industriels avec leurs établissements. Des démarches dont Christian Lerminiaux a du mal à percevoir la raison d’être. « On fait tout pour que les entreprises soient plus en contact des étudiants mais elles n’auraient pas un mot à dire sur leurs besoins en termes de formation et de compétences ? C’est l’antithèse du conseil de perfectionnement ! Ça reviendrait à dire que nos formations ne sont pas destinées à fournir un emploi à nos étudiants ? Je m’oppose catégoriquement à cette vision : si on doit enseigner la science sans penser aux compétences directement utilisables par l’industrie, on a un problème » estime le conseiller de la Cdefi et directeur de Chimie ParisTech-PSL.
L’industrie : un OVNI sexy ?
D’autant que les subtilités de l’industrie sont encore trop méconnues. « L’industrie reste un objet exogène à notre système de formation. Nos étudiants n’ont aucune idée de ce qu’est une entreprise industrielle, alors que c’est simplement une entreprise qui fait appel à de la technologie pour résoudre des problèmes industriels. C’est donc un domaine exigeant qui nécessite une compréhension de l’ensemble des problématiques d’une entreprise (son marché, sa chaine de valeur et ses technologies) et donc plus de formation et d’implication. Dans une entreprise industrielle, on ne fait pas du PowerPoint du matin au soir ! Et c’est là tout le paradoxe du marché de l’emploi industriel : il recrute et ça paye bien, donc les gens ont envie d’y aller… mais sont parfois rebutés par son exigence, à la fois en termes de compétences et d’équilibre vie pro – vie perso ». Cause ou conséquence, parallèlement, l’attractivité des cabinets de conseil ne cesse de se confirmer chez les ingénieurs au fil des années (9% en 2024 vs 6% en 2023). « Les entreprises industrielles, qui les utilisent parfois comme de la sous-traitance de personnels techniques, en sont les premières responsables, estime Christian Lerminiaux. Mais comme tiennent à la rappeler les responsables de l’enquête de l’Observatoire d’IESF : « quand on est ingénieur, c’est bien de commencer sa carrière dans le conseil… et de la finir dans l’industrie ! » A bon entendeur…
De l’importance de la nuance
« Outre les problématiques de formation, il me semble crucial d’évoquer le découplage entre la société civile, les sachants et les décideurs, qui ont des niveaux de compréhension des questions industrielles, très différents. On a des décideurs qui ne maîtrisent rien des aspects technologiques et de leur radicalité : mais comment prendre des décisions cohérentes si on ne comprend pas la vitesse à laquelle changent le monde et les technologies ? Parallèlement, on assiste, au sein de la société civile, à un mouvement de contestation de la science et à un besoin de prise de position immédiate. Aujourd’hui, tout doit être blanc ou noir. Mais toute solution technologique à des effets positifs et négatifs : la notion de nuance, au cœur même de la démarche scientifique, n’est plus d’actualité. Et c’est très dangereux car cela peut engendrer une crise de confiance très forte vis-à-vis de la science » conclut Christian Lerminiaux.
>>>> Pour aller plus loin sur les enjeux et les défis de l’industrie française en 2026, découvrez l’interview d’Alexandre Saubot, Président de France Industrie.