L’accompagnement entrepreneurial de la femme, par l’établissement de dispositifs dédiés, est au cœur de préoccupations régionales, nationales et internationales. En témoignent depuis plusieurs années la création d’associations telles que Action’elles ou Entreprendre au féminin, le développement du réseau d’incubateurs Les Pionnières ainsi que la multiplication des programmes de mentorat à l’initiative de la Commission Européenne.  – Par Pascale Bueno Merino, Directrice de la Recherche à l’EM Normandie et Enseignant-Chercheur en Management Stratégique et en Entrepreneuriat et Marie-Hélène Duchemin, Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’IAE de Caen et accompagnatrice de projets entrepreneuriaux

 

 

De façon générale, l’accompagnement entrepreneurial a pour vocation de soutenir le porteur ou la porteuse de projet dans la construction de son modèle d’affaires. Il permet de surmonter des difficultés relatives à l’obtention de financements ou à l’intégration de réseaux d’affaires bien connues de certaines femmes. Toutefois, il importe de s’intéresser également aux modalités de l’accompagnement psychologique des femmes potentiellement créatrices dans la mesure où certaines d’entre elles n’osent pas passer à l’acte en raison d’une trop grande sensibilité à des stéréotypes de genre. Ces derniers peuvent être définis comme découlant de « processus de séparation (ce qui est considéré comme masculin ou féminin) et de hiérarchisation (la valorisation du masculin considéré comme la norme) » (Constantinidis, 2010).

Pascale Bueno Merino

Pascale Bueno Merino

La contribution du collectif féminin à la levée de freins psychologiques de la femme entrepreneur

Notre recherche consacrée à l’Accompagnement Collectif Au Féminin (ACAF) et publiée prochainement dans la revue Management International démontre l’importance, pour certaines femmes potentiellement créatrices, de la dynamique de groupe restreint dans la déconstruction des stéréotypes de genre et dans le renforcement de l’intention entrepreneuriale. La mise en place de groupes de paroles et de jeux coopératifs exclusivement féminins, privilégiée actuellement par certains incubateurs comme Caen la mer Pionnières, facilite l’émergence de cercles de confiance bienveillants, empathiques et non compétitifs, autorisant ainsi la levée de freins psychologiques vis-à-vis de la création d’entreprise. Ces derniers sont très souvent issus d’un sentiment de culpabilité lié à la difficulté d’articuler les temps de vie professionnelle et familiale et/ou d’un sentiment de solitude inhérent au lancement de tout projet entrepreneurial. La participation à un collectif de femmes animé par une chef d’entreprise répond, dans cette hypothèse, à un besoin d’approbation externe qui peut faire défaut au sein de la famille. Enfin, la peur de l’échec au démarrage de l’entreprise est plus importante chez la femme, même dans le cas de la création d’une entreprise innovante (Bpifrance Le Lab, 2014).

Marie-Hélène Duchemin

Marie-Hélène Duchemin

Les enjeux de la mixité

L’accompagnement différencié selon le genre se révèle particulièrement utile pour délivrer un soutien à la fois psychologique, moral et émotionnel en phase ante-création et faciliter le passage à l’acte. Néanmoins, il convient aussi d’insister sur les enjeux de la mixité dans l’optimisation de l’efficacité des dispositifs d’accompagnement de la femme entrepreneur. Certains chercheurs ont en effet constaté qu’une « pensée de groupe », au sens de Janis (1972), pouvait s’installer en environnement exclusivement féminin afin de préserver sa cohésion, renforçant de facto les stéréotypes de genre vis-à-vis du groupe opposé. Les moments d’échanges entre hommes et femmes sont alors préconisés pour déconstruire les stéréotypes, d’autant que la recherche d’un équilibre entre vie professionnelle et vie privée devient actuellement une préoccupation commune. La répartition des rôles dans la sphère familiale évolue vers plus d’interchangeabilité.

Nos travaux consacrés à l’accompagnement collectif au féminin ont révélé le souhait de certaines femmes d’établir des complémentarités avec leurs homologues masculins, pour partager des expériences entrepreneuriales diverses et constituer des réseaux d’affaires. De plus, l’importance du collectif féminin tend à diminuer lors de la phase d’accompagnement technique afférente à la construction du business plan. La nécessité de valoriser un modèle androgyne de l’entrepreneuriat semble devoir guider aujourd’hui plus fortement les différentes structures d’accompagnement entrepreneurial. Un tel modèle est alimenté à la fois par des compétences réputées traditionnellement comme masculines (leadership, capacité de décision, etc.) et des compétences réputées traditionnellement comme féminines (relationnel, empathie, etc.), comme a pu le souligner Scharnitzky (2012) qui encourage la participation des hommes aux actions de coaching et de mentoring des femmes organisées dans le cadre de réseaux féminins.

 

Références bibliographiques
• BPI France : www.bpifrance-lelab.fr • BUENO MERINO, Pascale; DUCHEMIN, Marie-Hélène (à paraître), « Enjeux de la différenciation selon le genre dans l’accompagnement collectif de la femme potentiellement créatrice », Management International. • CONSTANTINIDIS, Christina (2010), « Représentations sur le genre et réseaux d’affaires chez les femmes entrepreneures », Revue Française de Gestion, N° 202, p. 127-143. • JANIS, Irving L. (1972), Victims of groupthink, Boston : Houghton Mifflin, 277 p. • SCHARNITZKY, Patrick (2012), Les stéréotypes sur le genre : Comprendre et agir dans l’entreprise, Rapport d’étude, IMS Entreprendre pour la cité, 58 p.