Monnaie : le privilège exorbitant du dollar est-il menacé par les CBDC ?

CBDC monnaie

La monnaie émise par les États est encore symbolisée à ce jour sous une forme physique : des pièces et des billets de banque. Cependant, une révolution est en cours : l’émergence de Monnaies numériques de banques centrales (en anglais, CBDC). Cette innovation technologique et monétaire pourrait bien modifier en profondeur à la fois le fonctionnement des systèmes nationaux et l’ordre global auquel nous sommes habitués. Notamment, on peut s’attendre à une perte d’influence du dollar américain sur les relations économiques internationales.

Dans les années 1960, Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, estimait que le dollar conférait aux Etats-Unis un « privilège exorbitant ». Derrière cette expression, il y a une réalité : le dollar est une monnaie de réserve des banques centrales ainsi qu’un moyen de paiement et d’investissement utilisé dans le monde entier par les acteurs du marché. Fait nouveau, les CBDC ont un potentiel d’utilisation qui dépasse les frontières des États. Peuvent-elles détrôner la monnaie internationale la plus importante au monde ?

Monnaie : comment définir les CBDC ?

Les CBDC ne sont pas des cryptomonnaies, mais plutôt une version digitale du papier-monnaie. En effet, elles sont des formes numériques de la monnaie émise par l’autorité monétaire d’un pays. À la différence des monnaies scripturales et électroniques, de nature privée et créées par les banques commerciales et les établissements autorisés, les CBDC sont la forme la plus sûre de la monnaie nationale : il s’agit d’un passif d’une banque centrale.

A ce jour, 114 pays au monde, y compris la Banque centrale européenne (BCE), explorent la possibilité de créer une CBDC. Pour l’instant, le projet de l’euro numérique est en phase d’étude, phase qui devrait s’achever en octobre 2023. Onze pays dans le monde ont d’ores et déjà complété ce processus et ont lancé leur propre CBDC. Il faut aussi inclure dans ce mouvement de fond l’initiative de la Chine qui mène actuellement une expérimentation pilote impliquant plus de 260 millions de personnes.

Les CBDC de « détail », comme le futur euro numérique par exemple, sont susceptibles de devenir demain le moyen de paiement principal des individus : il s’agira alors d’une vraie démocratisation de l’accès à la monnaie publique. On peut aussi anticiper le fait que le projet de création de la CBDC interbancaire (wholesale) pourrait à terme changer de façon drastique les équilibres et la façon dont les relations économiques internationales sont orchestrées.

La CBDC interbancaire : la nouvelle frontière monétaire et technologique

Les CBDC interbancaires seront détenues par des institutions financières. Comme elles représentent une infrastructure de marché, elles permettront le règlement d’opérations monétaires et de valeurs mobilières, avec un potentiel qui dépasse les frontières nationales des États.

L’élan politique en faveur de ce type de projet est apparu en 2020, lorsque les ministres des Finances du G20 ont approuvé un plan visant à faire progresser les paiements internationaux. L’enjeu est conséquent : soutenir l’intégration commerciale globale en transformant les systèmes de flux financiers internationaux.

C’est dans ce contexte que le Projet mBridge a été imaginé. Conduit par la Banque des règlements internationaux (en anglais, BIS) en collaboration avec quatre banques centrales en Asie et Moyen-Orient, dont la Chine, ce projet est présenté dans un rapport du BIS publié en octobre 2022. Il explique que le mBridge est une plateforme qui s’appuie sur un système blockchain conçu pour faire la liquidation des paiements internationaux en temps réel et de pair-à-pair, en utilisant directement les monnaies locales – sans passer par le dollar.

Aujourd’hui, les paiements à l’étranger sont généralement effectués à travers un réseau complexe de correspondants bancaires. Or, les acteurs du marché estiment que le coût de ces transactions s’élevait à 120 milliards de dollars en 2020, l’équivalent de plus de la moitié du PIB du Portugal sur la même année.

En outre, les transactions sont souvent réglées avec une sélection de monnaies « sûres », parmi lesquelles le dollar représente la part la plus importante en volume. Dans un contexte géopolitique d’incertitude et de sanctions financières contre la Russie, certains pays envisagent des systèmes qui éviteraient cet intermédiaire « dollar ».

Reste à voir si le mBridge va s’étendre vers un plus grand nombre d’institutions ou si d’autres systèmes le remplaceront. On peut déjà constater que la CBDC interbancaire et la technologie qui la soutient, la blockchain, ont la capacité de reconfigurer l’ordre global, avec un impact géopolitique non négligeable pour les États-Unis et sa monnaie « privilège ».

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Camilia Villard Duran

L’auteur est Camila Villard Duran, Professeure associée de droit, ESSCA School of Management

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