S’intéresser aux critères de choix des jeunes ingénieurs à l’heure où ils leur rejoignent leur premier employeur est d’autant plus intéressant que la question n’est généralement pas pour eux de trouver un travail, mais plutôt de dénicher LE poste idéal. Celui qui répondra au plus grand nombre de leurs attentes. Des attentes qui évoluent naturellement avec notre société, mais qui – toutes – infléchissent la quête des jeunes diplômés dans le même Sens.

 

Ce sens qui, précisément, l’emporte peu à peu sur tous les autres critères, jusqu’à bouleverser les classements établis en matière de secteur d’activité, taille de l’entreprise et autres prérequis indispensables.   

 

En dépit de la crise (voir encadré), 9 ingénieurs diplômés sur 10 sont aujourd’hui confiant dans le fait de trouver un emploi. Ces mêmes faits qui leur donnent raison puisqu’ils sont précisément  89,5 % à avoir rejoint cet emploi moins de six mois après la fin de leurs études, sept d’entre eux ayant déjà décroché un job à leur pointure au moment de la remise du diplôme.

 

Même pas peur

En réalité, ils sont bien moins nombreux que cela encore, ceux qui n’ont pas trouvé de travail. 4 % seulement, la proportion restante correspondant à d’autres choix effectués : césure volontaire, poursuite d’études, VIE / VIA, etc. Or, le salaire n’est plus vraiment un sujet (il a disparu du Top 3 des ingénieurs en recherche et s’élève en moyenne à l’embauche à 51 333 € pour un premier emploi fin 2019). Le manque d’ingénieurs demeurant par ailleurs une autre réalité factuelle, le rapport de force candidats / recruteurs a basculé en faveur des premiers, lesquels se trouvent désormais davantage en recherche d’épanouissement professionnel ET personnel que de sécurité. Résultat : « lors des entretiens d’embauche, les jeunes vont longuement s’attarder sur le type de projet qu’on leur propose, sur l’intérêt de la mission, les valeurs et la culture de l’entreprise, ainsi que sur la qualité de vie au travail que celle-ci est en mesure de leur fournir » constate Fatine Dallet, directrice senior chez Michael Page.

 

Mon entreprise, mon job et moi…

La flexibilité, l’environnement, le bien-être et les attentes vis-à-vis du management sont ainsi devenus des points cruciaux pour les jeunes ingénieurs, comme d’ailleurs pour l’ensemble des jeunes diplômés. Et, avec  la crise de la Covid, tant la qualité de l’ambiance au travail que la flexibilité des horaires et un accès élargi au télétravail (garant du respect de l’équilibre vie pro / vie perso) ont encore accru leur influence.

Mais l’orientation scientifique des jeunes ingénieurs les conduit de plus à manifester une appétence toute particulière pour la dimension technologique du cadre dans lequel ils vont évoluer. Les secteurs de l’environnement et de l’énergie qui ont aujourd’hui leur préférence (voir plus bas) répondent parfaitement à cette attente. Et si le secteur de l’industrie dans son ensemble est de nouveau plébiscité, c’est que ce secteur connaît une digitalisation croissante, elle aussi accélérée par la crise Covid. A choisir entre deux entreprises nous disent les recruteurs des grands cabinets, les jeunes ingénieurs vont systématiquement opter pour celle qui propose les procédés les plus innovants. Et gare à ceux dont le profil digital n’est pas à jour ! (voir encadré).

 

Autre spécificité de la population ingénieurs mise en avant par ces mêmes recruteurs : le besoin quasi viscéral d’apprendre. Outre le fait que les jeunes ingés ont conscience que les technologies connaissent de nos jours une évolution aussi constante qu’extraordinairement rapide. Impliquant donc la nécessité de se former en continu. Ils sont avant tout guidés par la passion et une curiosité les poussant à rechercher un environnement riche en challenges qui les aidera à garder vive en eux la flamme du feu sacré. D’où l’intérêt porté aux entreprises qui proposent formations qualifiantes et dispositifs d’accompagnements des jeunes talents.

 

Tous pour l’environnement !

Pour entrer dans le concret, commençons par faire le tour des secteurs d’activité qui font briller leurs yeux. L’environnement (76 %**) arrive ainsi largement en tête devant le secteur des énergies (62 %) puis celui du conseil (55 %). A noter que si l’humanitaire (53 %) ne cesse de grimper au fil des années, il dépasse pour la première fois le couple automobile / aéronautique qui était encore 3e avec 57 % des suffrages en 2017 (et souffre de plus particulièrement de la crise).

 

Mais lorsqu’il s’agit de s’intéresser aux critères réellement primordiaux intervenant dans le choix de son entreprise (le secteur d’activité ne constituant pas une réelle priorité), c’est encore et toujours « l’intérêt du poste » (92 %) qui arrive en tête, faisant référence à ce fameux sens qu’il s’agit de donner à sa vie et donc à son travail (voir encadré Julie Joly). Second critère le plus cité : « l’ambiance et le bien-être au travail (85 %), avant le fait d’être « en phase avec ses valeurs » (76 %). S’ensuivent l’équilibre vie privée / vie pro, la fierté procurée par l’emploi, les perspectives d’évolution, l’utilité sociale du job, les responsabilités, etc.

A noter et c’est essentiel, que ce baromètre des valeurs n’évolue ensuite que très peu avec l’âge et l’expérience. L’enquête, menée simultanément auprès des alumni, montrant que la hiérarchie des valeurs est conservée par les ainés. A un critère près. Parlant d’expérience, les « anciens » ont haussé le critère « responsabilité & autonomie » du 8e au… 3e rang ! Un indicateur précieux pour les recruteurs puisqu’il désigne l’une des principales causes engendrant l’apparente volatilité de certains jeunes ingénieurs.

 

Small is beautifull

C’est peut-être la dernière fois que vous lisez cette phrase : « les faveurs des étudiants des grandes écoles vont aux grands groupes ». S’ils sont encore 50 % à le penser cette année, le chiffre ne cesse de dégringoler au fil des ans. Une évolution entérinée par les alumni qui ont déjà fait basculer leur « préféromètre » des grandes (42 %) aux petites entreprises (44 %). Car à l’heure de l’agilité reine et de l’innovation permanente, le gigantisme n’est plus un atout. Pas davantage la renommée. « La notoriété est le critère de choix qui a le plus reculé dans les enquêtes ces dernières années, analyse Julie Joly (voir encadré). Grandes entreprises et grandes marques fascinent d’autant moins les jeunes que ces derniers savent que les petits peuvent devenir grands. Et vite ! Ces épopées entrepreneuriales constituent même le type d’aventures qu’ils rêvent de vivre. D’où, en dépit du risque, l’attrait grandissant pour les startups (17 %). Le + absolu étant désormais lié à la fierté d’apporter sa contribution à un projet innovant. Le projet l’emporte donc définitivement sur l’image. Pour un vrai projet, les jeunes ingénieurs sont prêt à choisir un employeur discret, à s’éloigner de Paris, à gagner moins et même à renoncer à certains avantages acquis ».

 

Utile !

Autre indicateur confirmant la prévalence des valeurs « profondes » sur des marqueurs plus « superficiels » : invités à se projeter en fin de carrière pour y faire leur bilan professionnel, les diplômés des grandes écoles sont désormais 64 % à vouloir « avoir été utile, avoir apporté des changements positifs à la société » contre 20 %  à « avoir dirigé ou occupé un poste à responsabilité d’un grand groupe ». Ce dernier critère en chute libre, en voie d’être dépassé par le fait d’« avoir permis à d’autres d’exprimer leurs compétences » (20 % également). Le syndrome de « la dernière passe », officiellement comptabilisée dans le football depuis peu (au même titre que les buts marqués), eu égard à l’importance prise aux yeux des nouvelles générations par la dimension collective.

 

Pas étonnant alors de découvrir que « l’utilité sociale du travail » est devenue un « prérequis absolu » pour 53 % des jeunes ingénieurs ! D’où l’attrait de plus en plus net exercé par l’Economie Sociale et Solidaire sur des talents qui souhaiteraient, pour plus de la moitié d’entre eux (54 %), travailler dans ce secteur. Mais où les salaires inférieurs à ceux des entreprises classiques constituent le premier frein les empêchant de s’engager au sein de l’ESS.

 

Et demain ?

Bonne nouvelle : 79 % des 1.113.000 ingénieurs recensés fin 2019 se déclarent satisfaits de leur emploi*. Et s’ils étaient 30 % à envisager de changer d’entreprise et 25 % à l’avoir fait, cette envie est due, non à l’insatisfaction vis-à-vis de leur ancien employeur, mais à l’attrait exercé par le nouveau poste, qui reste donc, même après des années, le critère de choix n° 1. Et si le poste « idéal » ne se propose pas… de plus en plus se lancent dans l’entreprenariat. 12 % étant aujourd’hui devenus ingénieurs-entrepreneurs, dont 8 % en activité principale.

* 31e enquête d’Ingénieurs et scientifiques de France.
* Baromètre 2020 de la Conférence des Grandes Ecoles

 

Le Quinté gagnant des Jeunes Diplômés

L’analyse de Julie Joly, directrice du CFJ (*Centre de Formation des Journalistes) et spécialiste de l’insertion à la Conférence des Grandes Ecoles

#1 Le sens arrive en tête depuis des années : à quoi je sers dans l’entreprise ? Quel est le sens de ce que je fais ? Ce qui implique immédiatement le management qui doit être en mesure de révéler ce sens et de le valoriser. Mais le sens, c’est aussi la direction que je prends : d’accord, je m’engage à fond pour vous, mais ma carrière, mes perspectives d’évolution ? (moi je veux évoluer vite !)…
#2 L’adéquation entre le niveau de formation et l’autonomie dont je vais disposer au sein de mon entreprise est devenue capitale, pour les diplômés des grandes écoles en particulier. Ce qui nous ramène de nouveau à la nature et à la qualité du management (souhaité plus coopératif). 
#3 La motivation et l’engagement. De plus en plus, massivement, les jeunes diplômés souhaitent adhérer aux valeurs de l’entreprise qui les engage. Surtout dans un contexte où ils ont le choix. D’où la montée en puissance dans leurs vœux des entreprises à mission.
#4 L’impact : quel impact ai-je sur mon environnement, sur la société ? Une valeur qui a pris encore plus d’importance avec la crise Covid et le désir de choisir une branche d’activité au service de la santé, la sécurité, la société, le progrès…
#5 L’équilibre, enfin. En tout ou presque : équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, entre hommes et femmes, entre l’entreprise et la maison, et donc entre travail et télétravail.

Sachant que si ces conditions sont toutes remplies, les jeunes diplômés sont prêts à accepter beaucoup de choses. Mais attention…Car nous sommes en France où, culturellement, l’argent demeure un sujet tabou. Choqués par les parachutes dorés et les bonus records, les jeunes diplômés ont certes désacralisé l’argent mais ils n’en connaissent pas moins sa valeur (via leurs stages qui étaient payés, déjà). Et ils sont nombreux à refuser un poste parce qu’il est insuffisamment payé.

Crise Covid : et après ?

La crise de la Covid 19 a naturellement des effets sur l’insertion professionnelle. Si les indicateurs demeurent toujours favorables pour la promotion 2019 des diplômés des grandes écoles (90 % d’insertion), impossible encore de se prononcer concernant 2020. Trois facteurs majeurs entrent en compte : la durée de la crise, l’intensité de son impact sur les différents secteurs et la rapidité de la reprise. Pour l’heure, cette crise se distingue par deux caractéristiques majeures : elle affecte directement l’insertion des moins diplômés, ne faisant que retarder une insertion « qualitative » de ceux qui le sont davantage. Parallèlement, son impact est clairement sectoriel, touchant de plein fouet les secteurs de l’aéronautique, du tourisme et de la culture. En boostant en revanche d’autres : industrie manufacturée, digital, e-commerce, énergie verte, RH…

RSE : un critère devenu essentiel ? Oui, mais !

Si les étudiants font de l’engagement RSE un critère de choix important (79 %) mais pas forcément essentiel (il ne l’est que pour 30 %), ils n’en portent pas moins un regard désabusé de ce côté, estimant que de toutes les catégories présentées : citoyens, administration, associations, entreprises… ces dernières (à l’exception des entreprises de l’ESS et des startups) n’étaient tout simplement « pas engagées » ! (47 % des PME et 72 % des grands groupes).

Non pas qu’ils estiment que les entreprises n’ont pas le pouvoir d’améliorer le monde, au contraire. En matière « d’impact réel », ils placent même les grandes entreprises (86 %) à égalité avec les associations et les ONG (87 %) ! Les estimant « légitimes » à agir dans de la plupart des domaines sensibles : environnement, handicap, parité, égalité des chances, sécurité des données, insertion…

Mais, tout en reconnaissant dans leur grande majorité (84 %) que les entreprises sont plus engagées qu’il y a dix ans, les étudiants des grandes écoles n’en pensent pas moins que leur action demeure « très insuffisante ». Et qu’elle est motivée en grande partie non par les convictions (8 %), mais par l’obligation légale (27 %) et surtout « par opportunisme et pour améliorer leur image » (62 %). Une frilosité que ne vient malheureusement pas contredire les alumni qui, de l’intérieur, jugent dans les mêmes proportions les efforts faits, insuffisants…

Connectée sinon rien ? 

A l’heure où étudiants et jeunes diplômés font massivement d’internet leur première source d’information et ont recours aux réseaux sociaux (favorisant LinkedIn pour 8 ingénieurs sur 10), ils sont également une majorité (56 %*) à estimer qu’une entreprise ne s’inscrit correctement dans l’ère du numérique que si elle propose un site web possédant un contenu complet et attractif. Et ils sont plus d’un tiers (40 %) à penser qu’elle doit également alimenter régulièrement ses réseaux sociaux. Ce qui n’est pas sans conséquence puisque…

  • 96 % d’entre eux sont incités à postuler par un site web ergonomique et attractif.
  • 75 % d’entre eux, au contraire, sont dissuadés par un site mal conçu.
  • + de 90 % plébiscitant la vidéo comme outil incontournable pour capter leur attention
  • Et 43 % faisant des « témoignages collaborateurs » leur format d’information favori.

Quant aux sites de notation d’entreprises, les élèves ingénieur sont ceux qui y ont le moins recours et qui leur accordent le moins confiance. Ils ne sont que 57 % à les juger utiles contre 73 % leurs camarades managers et 71 % les profils universitaires.

* enquête Epoka/Harris Interactive 2019

** enquête Edhec 2019