Superpuissance économique en devenir, l’Inde fascine. Pourtant, derrière les chiffres de la croissance économique se cachent 1,2 milliards de réalités humaines qui malheureusement sont trop rarement le centre de l’attention.

Un séjour en Inde marque profondément. L’héritage culturel, spirituel et culinaire de ce pays-continent imprègne le voyageur. Pourtant, un ressenti accablant pèse sur la tête lourde de souvenirs du visiteur : côtoyer la misère grave des images contrastant parfois avec celles multicolores des saris et des épices.
Vous savez ce dont je parle – vous avez tous vu Slumdog millionaire. Ce n’est pas tant cette extrême pauvreté qui indigne : c’est un trait commun aux pays émergents. Ce qui me révolte, c’est de voir que l’attention se porte presque uniquement sur le sujet de la croissance économique. En effet, il a l’air automatiquement le développement humain. Par conséquent, on sous-estime souvent le besoin d’améliorer l’éducation et la santé, de préserver l’environnement etc.
Je dois bien l’avouer, lorsqu’on traverse la frontière depuis le Bangladesh, on ne peut qu’être ébloui par les prodigieux progrès économiques de l’Inde. Dans ses mégalopoles bourgeonnantes d’activité, les immeubles ploient sous les enseignes lumineuses d’entreprises indiennes en pleine expansion. Lever la tête au sein de Worli, le quartier financier de Mumbai, vous flanque le vertige. Le fourmillement des start-ups et des activités IT de Bangalore, lui aussi, donne le tournis. Toutefois, l’essentiel n’est pas là. Certes, en comparaison, le Bangladesh ne possède ni grandes entreprises compétitives, ni start-ups innovantes et encore moins de secteur financier attractif. Les échoppes des petits vendeurs de rues ne sont pas aussi bien fournies que du côté indien de la frontière, et les routes sont dans un état désastreux. Pourtant la détresse y est moins visible. Les Bangladeshis sont plus pauvres, mais la misère ne frappe pas autant.

 

Pas facile de répondre à la simple question : « Pourquoi ? »
Certes, le développement économique est une condition nécessaire pour que la population vive dans de meilleures conditions. Reprenons cependant la comparaison avec le Bangladesh. Le PIB par habitant (PPA) en Inde est de 1 489 $, tandis que celui bangladeshi est de 743 $. Les Indiens sont deux fois plus riches que les Bangladeshis et pourtant ils ont une espérance de vie moindre, remarque s’applique à de nombreux autres « indicateurs de développement ». Nous sommes ici au coeur du problème : l’Inde n’est pour le moment pas capable de faire suivre sa croissance économique par une véritable amélioration de la qualité de vie de ses habitants. Parmi les explications de ce paradoxe, la suivante est particulièrement intéressante : le Bangladesh est un pays où les ONG et les initiatives sociales ont une ampleur impressionnante. On peut citer BRAC (la plus grande ONG au monde en termes de bénéficiaires) et Grameen (la banque qui a popularisé le microcrédit), deux projets sociaux bangladeshis qui ont eu un impact social extraordinaire sur le pays. Par exemple, les trois-quarts de la population du Bangladesh ont bénéficié de l’aide de BRAC. Et ce ne sont que deux projets parmi un très grand nombre. Le Bangladesh a finalement réussi
à atteindre un niveau de développement humain plutôt bon si l’on prend en compte la richesse du pays.
L’Inde possède un très fort potentiel économique. Autrement dit, le pays a les cartes en main pour améliorer très significativement le sort de ses 1,2 milliards d’habitants. D’où mon indignation : il est temps d’arrêter de se focaliser uniquement sur les chiffres de la croissance économique. Les media comme les pouvoirs publics doivent redonner sa place au véritable enjeu du pays : son développement humain. De nombreux entrepreneurs sociaux, ONG, fondations font de ce combat leur pain quotidien. Ce sont ces projets qui doivent être mis en lumière, soutenus. Ce sont leurs résultats qui devraient être l’objet de toute notre attention.

 

Cyrille Tassart (promo 2014)