Interview Philippe Lefranc PMI
Copyright : Philip Morris International - George Brooks

Quand 90 % d’IA et 10 % d’humain créent 150 % de valeur : le nouveau leadership chez Philip Morris International – L’interview de Philippe Lefranc

Accrochez-vous : l’Intelligence Artificielle (IA) va transformer vos métiers plus vite que toutes les révolutions industrielles précédentes, tout en élevant le niveau d’exigence humaine. Philippe Lefranc (INSA Lyon 08), Directeur de IA Corporate Affairs chez Philip Morris International (PMI), décrypte les nouvelles règles du jeu pour les ingénieurs de demain.

Votre fonction de Directeur de l’IA vient d’être créée. Quelle est votre mission ?

Interview Philippe Lefranc PMI
Copyright : Philip Morris International – George Brooks

Mon rôle relève du leadership transversal. J’anime un réseau mondial d’ambassadeurs de l’IA répartis dans les différents métiers et régions du Groupe : Europe, Asie, Moyen-Orient et Amérique. L’IA se diffuse dans chaque recoin de l’entreprise : aucun métier, aucun secteur n’y échappe. Nous avons donc privilégié une approche décentralisée, où chaque fonction s’approprie l’IA pour créer ses outils, transformer ses processus et amplifier son impact. Je coordonne donc cette dynamique au sein des Affaires Corporate, soit l’ensemble des relations entre l’entreprise et son écosystème : société civile, régulateurs, pouvoirs publics et consommateurs.

En quoi l’IA contribue-t-elle à la transformation de PMI vers un monde sans fumée ?

Depuis près de vingt ans, PMI mène une transformation profonde et unique : le Groupe a fait le choix rare de s’auto-disrupter en développant des alternatives sans combustion à ses propres produits, et avec une ambition assumée : reléguer la cigarette au musée. En 2025, dix ans après le lancement du premier produit sans fumée, ces alternatives représentent déjà 42 % du chiffre d’affaires net du Groupe. PMI n’est plus un simple cigarettier, même si cette réalité met du temps à s’imposer. Dans cette transition de long terme, l’IA agit comme un formidable accélérateur. Elle renforce notre capacité à engager, à aligner et à coordonner l’organisation, et permet une communication plus ciblée, plus personnalisée et plus continue avec nos collaborateurs. Mais son impact va bien au-delà. L’IA peut contribuer à renforcer la prévention de l’accès des mineurs à nos produits, grâce à des outils plus efficaces dans les réseaux de distribution. Elle peut aussi améliorer la lutte contre les circuits illicites, en détectant plus rapidement certains canaux de vente non conformes, ou en renforçant les capacités de suivi des équipes de conformité. L’IA devient ainsi un levier de crédibilité et d’efficacité mis au service d’une ambition claire, celle de sortir de la combustion pour créer un monde sans fumée.

Pourquoi les fonctions corporate et commerciales seront-elles les plus transformées par l’IA ?

Ce sont historiquement les moins exposées aux premières vagues d’informatisation, puis de digitalisation. En effet, la production, la R&D ou les achats utilisent depuis longtemps des outils informatiques de planification des ressources (ERP) ou de gestion du cycle de vie des produits (PLM). Les fonctions commerciales ont, elles, amorcé leur mutation plus récemment avec les outils de relation client (CRM). En revanche, la communication et les affaires publiques ont longtemps reposé sur des processus très humains, avec peu d’outils technologiques avancés. Pour elles, l’IA ne représente pas une évolution incrémentale, mais un véritable changement de paradigme.

Qu’en est-il de la relation avec les consommateurs et les régulateurs ?

L’IA change non seulement la façon dont nous travaillons, mais aussi la façon dont notre environnement fonctionne. Les modèles d’IA orientent déjà massivement les décisions d’achats des consommateurs adultes. Du côté des régulateurs, les évolutions seront tout aussi profondes. L’IA va considérablement réduire le temps nécessaire à l’analyse (extrêmement rigoureuse) des dossiers d’évaluation scientifique des produits règlementés. Ces changements impacteront les stratégies de mise sur le marché, et la nature même des interactions avec les autorités.

Dans ce cadre, quels nouveaux métiers voyez-vous émerger ?

L’IA ne créera pas une multitude de nouveaux métiers, mais transformera la majorité des fonctions existantes. Les machines réaliseront jusqu’à 90 % du travail préparatoire, et la valeur humaine résidera dans sa capacité à détecter les erreurs, interpréter les résultats et décider. Le niveau d’expertise attendu des collaborateurs sera donc plus élevé que jamais. L’IA ne va pas remplacer l’humain, elle augmentera sa valeur ajoutée.

Comment les jeunes ingénieurs peuvent-ils se préparer à ce nouveau monde ?

On peut distinguer deux grandes familles de profils : ceux qui développent les technologies d’IA (informatique, télécoms…), et ceux qui les appliquent dans leur discipline (biologie, commercialisation ou ingénierie). Dans tous les cas, il faut réfléchir à la manière dont l’IA transformera son métier. Les soft skills clés ? Curiosité, humilité et capacité d’apprentissage continu. Le modèle éducatif français – classes préparatoires, grandes écoles, restitution des connaissances en entreprise – atteint ses limites. La vitesse des innovations nous poussera à redevenir « jeune » plusieurs fois dans sa vie professionnelle, nous obligera à nous réinventer.

Mais face à des experts très pointus en IA, comment un leader conserve-t-il sa légitimité ?

En adoptant une posture d’apprentissage permanent. Pour ma part, je suis retourné étudier l’IA au MIT. Pour autant, le rôle d’un leader n’est pas d’être le meilleur expert technique. Sa valeur réside dans sa capacité à comprendre l’impact systémique de la technologie sur l’organisation, et à orchestrer une transformation ambitieuse, pragmatique, cohérente, et humaine.

L’ingénieur idéal de 2026 : spécialiste affûté ou touche-à-tout assumé ? Les deux, sans hésiter ! Il devra être très pointu dans un ou deux domaines de l’ingénierie afin d’être capable de détecter les erreurs, de challenger les systèmes d’IA, et de les guider dans la résolution de problèmes complexes. Mais il devra aussi rester extrêmement adaptable et ouvert d’esprit, car les métiers évolueront rapidement. Nous passons d’un modèle d’apprentissage ponctuel à une logique de formation continue où il faudra se renouveler tout au long de sa carrière. Écoles et entreprises auront un rôle clé dans cet accompagnement.

INSA

L’INSA m’a donné une vision large des sciences et des technologies, mais aussi une vraie humilité et une grande ouverture d’esprit. Le parcours s’y construit dans la durée, dans un environnement moins compétitif que dans d’autres filières, propice à l’apprentissage continu. Après mon diplôme, j’y suis d’ailleurs revenu enseigner l’économie et la finance. L’un des atouts majeurs de l’école reste son tissu associatif : j’ai notamment présidé la Semaine Asiatique sur le campus de La Doua, une expérience fondatrice en matière de responsabilité, d’initiative et de travail collectif. Cette alliance entre exigence scientifique et ouverture humaine constitue l’ADN de l’ingénieur INSA. À l’heure où l’IA et ses enjeux d’éthique et de gouvernance deviennent centraux, cette approche humaniste de l’ingénieur INSA est une différenciation précieuse de plus en plus recherchée par les entreprises.

Contact : philippe.lefranc@pmi.com