À la croisée de l’opérationnel, de la stratégie et de l’innovation, la DSI de GRDF pilote un périmètre IT qui œuvre à la décarbonation et à la souveraineté énergétique. Ali Aliouane (UTC 94, IUT de Belfort 91), son Directeur Adjoint, évoque la transformation numérique de l’entreprise, le rôle structurant de l’IA et les opportunités offertes aux jeunes.
Quel est votre périmètre ?

La DSI de GRDF couvre 17 domaines : le développement applicatif, les infrastructures, la production, l’exploitation et les fonctions transverses comme la performance économique, la cybersécurité, l’architecture ou l’environnement de travail. J’ai la responsabilité de cinq domaines applicatifs stratégiques : les compteurs communicants, l’ingénierie télécoms, la gestion des interventions sur le réseau gaz, le support aux territoires et la data opérationnelle, de la Business Intelligence à l’IA. Ce rôle marque un vrai changement de posture. Je viens d’un management très opérationnel, avec une capacité à entrer dans le détail des projets lorsque c’est nécessaire. Je garde cette proximité avec le terrain, mais j’ai pris de la hauteur : performance globale de la DSI, relation avec le Comex, optimisation des processus et alignement stratégique.
Justement, comment le numérique accompagne-t-il la stratégie de GRDF sur les enjeux de transition énergétique ?
GRDF est un acteur clé de la transition énergétique. Notre plan d’entreprise, baptisé Mission Décarbonation, repose sur trois piliers : multiplier par cinq l’injection de gaz vert dans le réseau d’ici 2030, diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre, et accompagner nos clients et partenaires dans leur propre trajectoire de décarbonation. Le numérique est complètement intégré à ce plan. Tous les investissements IT sont arbitrés au regard de ces objectifs, à l’instar de l’exploitation dynamique du réseau. En effet, avec l’essor des gaz verts – notamment le biométhane produit localement par la méthanisation de déchets organiques, notamment agricoles – nous sommes passés d’un modèle centralisé à une multitude de points d’injection. Cela change totalement la logique de pilotage du réseau. Sans capteurs, outils de simulation, prédiction de consommation et pilotage à distance, il serait impossible d’équilibrer en permanence production et consommation.
Quid des compteurs communicants et de la digitalisation dans cette modernisation ?
Les 11 millions de compteurs communicants Gazpar permettent une mesure fine et en temps réel de la consommation. Cela évite des déplacements inutiles, améliore la qualité de service et permet des ajustements beaucoup plus précis. Sur le terrain, tous nos techniciens sont équipés de tablettes et de smartphones. Nous avons accompagné des optimisations d’activités qui étaient historiquement silotées – interventions sur les ouvrages, chez les clients, maintenance, sécurité – pour optimiser les tournées et gagner en efficacité. Le numérique est un accélérateur de performance opérationnelle, mais aussi un facteur de sécurité pour les agents et les installations.
L’IA c’est un vrai game changer ?
Nous avons fait le choix d’une approche pragmatique, toujours guidée par les cas d’usage métier. Avant même mon arrivée en 2018, un Datalab autour des cas d’usage IA, notamment du machine learning, existait déjà. Aujourd’hui, nous utilisons l’IA pour prédire la consommation et anticiper les risques d’endommagement du réseau. Chaque année, près d’un million de chantiers ont lieu en France à proximité de nos ouvrages. Grâce aux données historiques et géographiques, nos modèles sont capables d’identifier des zones à très fort risque. Nous exploitons aussi l’analyse d’images. Nos techniciens prennent des photos des ouvrages lors des interventions. Nous disposons d’un patrimoine de millions d’images, que l’IA permet d’analyser pour identifier des typologies, améliorer les processus et alimenter la maintenance prédictive.
L’IA générative c’est une nouvelle étape pour la DSI ?
C’est même une véritable rupture ! Nous avons engagé un tournant fort avec la DSI augmentée. L’IA générative est utilisée à la fois comme assistant du quotidien (rédaction de notes ou de comptes rendus), mais surtout comme un levier pour transformer le développement applicatif. Nous construisons une offre interne, baptisée DESIA, qui couvre tout le cycle de développement : conception, spécifications, génération de code et tests. Le choix du développement interne est stratégique. Nous sommes un opérateur de services essentiels, avec des enjeux de sécurité industrielle majeurs. Nous devons maîtriser l’IA, comprendre ce qu’elle produit et contrôler les données que nous lui fournissons. L’IA n’est pas là pour remplacer les équipes, mais pour augmenter la DSI, en gagnant en vélocité et en qualité.
La cybersécurité est cruciale dans l’énergie : comment la gérez-vous ?
Les acteurs de l’énergie sont des cibles privilégiées. La cybersécurité est donc une priorité absolue. Nous traitons plus de 500 alertes de sécurité par mois. Nous investissons dans des réseaux de nouvelle génération ce qui permet une meilleure maîtrise des flux et des accès. L’IA élargit notre surface d’exposition, mais elle renforce aussi nos capacités de détection et de réaction.
Dans ce contexte très concurrentiel, que réserve GRDF aux nouveaux profils numériques ?
Nous recrutons principalement des profils Bac+5 issus de grandes écoles, avec des expertises en data, IA, cybersécurité, systèmes, réseaux, téléphonie, architecture, développement ou pilotage de projets. Mais au-delà de la technique, nous cherchons des fondamentaux solides en conception de systèmes d’information. Nous offrons des parcours très évolutifs. Un jeune ingénieur peut commencer par du développement, évoluer rapidement vers le pilotage de projets, puis vers des responsabilités managériales ou d’expertise. En trois ans, certains profils à fort potentiel peuvent devenir responsables de pôle, puis selon les opportunités prendre la tête d’un domaine. Nous recrutons en permanence entre 50 et 60 personnes par an, car notre force réside dans l’internalisation des compétences critiques.
Vos tips aux jeunes dip’ ?
Commencez par faire ce que vous aimez vraiment. La passion donne de l’assurance, du plaisir et attire naturellement les sujets intéressants. Il ne faut pas avoir peur de changer, surtout au début, ni de mettre les mains dans la technique. À la DSI, nous avons besoin de managers qui savent de quoi ils parlent. Je conseille aussi de varier les expériences – éditeurs, clients finaux, services – et, si possible, de partir à l’international. C’est une vraie richesse qui m’a manqué. Enfin, il faut chercher du sens. Chez GRDF, nous travaillons sur des enjeux stratégiques de décarbonation et de souveraineté énergétique. C’est un moteur puissant d’engagement.
L’IA n’est plus un outil mais un nouvel acteur des organisations. Vous êtes prête à négocier avec elle ? L’IA n’est pas un arbitre, c’est un outil extraordinaire et un véritable allié. Je ne la mets jamais entre les mains de quelqu’un qui ne peut pas comprendre ce qu’elle produit car l’humain reste celui qui décide. La vraie négociation ne s’opère pas avec l’IA, mais avec nous-mêmes, pour savoir jusqu’où nous allons dans son usage et comment la sécuriser. Grâce à elle, on peut accélérer nos projets tout en conservant performance, sécurité et qualité. Elle nous augmente, mais ne remplace personne.
Contact : ali.aliouane@grdf.fr