Cours de littérature à NEOMA
© JB Delerue

Quand Victor Hugo devient votre meilleur coach en leadership

Grande première pour une business school en France. Depuis septembre 2025, tous les étudiants en première année du PGE de NEOMA BS suivent un cours de littérature obligatoire. Mais attention, il ne s’agit plus de manger des pages pour briller en prépa, il s’agit de se livrer au leadership… au sens le plus littéral du terme ! Je me suis assise le temps d’un cours sur les bancs de NEOMA pour suivre une de ces Leçons des grands textes littéraires – management, entreprise et leadership. Je vous raconte.

Mardi 13h30. Plus une place de libre dans l’amphi du campus rémois de NEOMA BS… ni dans l’amphi de délestage prévu pour accueillir l’intégralité des 580 étudiants de première année venus suivre ce cours inédit dans une école de commerce. Celui-ci est assuré par Agathe Mezzadri-Guedj, agrégée de lettres et professeure en classe préparatoire au lycée Michelet de Vanves. Son but : éclairer les questions de leadership et de management à la lumière des textes fondateurs de la littérature. Il s’appuie sur des grandes figures littéraires pour analyser ce qu’elles nous apprennent sur les modèles de leadership et de créativité.

Il est venu le temps des….

Après avoir étudié la posture managériale, l’IA et la relation homme-machine, l’argent, et le rapport à l’entreprise, Agathe Mezzadri-Guedj se penche en ce mois de novembre sur les questions de diversité, d’équité et d’inclusion. Des questions résolument d’actualité pour la société et les entreprises, qu’elle met en perspective avec un classique de la littérature s’il en est : Notre-Dame de Paris. Le chef d’œuvre de Victor Hugo, pas la comédie musicale… Même si la professeure n’hésite pas à ponctuer son cours, aussi pointu que captivant, de références mainstream made in Netflix ou Spotify. A la question « Qui l’a lu ? » une dizaine de mains se lèvent. « C’est déjà pas mal, c’est long ! » estime-t-elle.

Pas mal effectivement, tant ce cours, créé totalement from scratch, représente pour elle un challenge personnel. « Je ne m’étais jamais intéressée à la place du manager et du management dans la littérature… alors qu’en réalité, ce sont des questions que la littérature se pose depuis l’Antiquité ! Ce cours est une reconfirmation de ma vocation littéraire : il me prouve une fois de plus que la littérature a le pouvoir de nous faire réfléchir avec épaisseur, avec profondeur, en mêlant différents points de vue. Mais quand je me suis retrouvée au début de l’été devant ma bibliothèque pour préparer mon cours, le choix a été cornélien. Si certains textes puissants se sont imposés à moi, d’autres m’ont été inspirés par les grandes préoccupations des managers aujourd’hui. C’est le cas de Frankenstein de Mary Shelley et de la figure de l’animal-machine de Descartes pour parler de l’IA, ou de La Cigale et la fourmi de La Fontaine pour aborder le rapport entre argent et création » confie-t-elle après son cours.

Breaking news : Victor Hugo est un lanceur d’alerte !

Mais revenons à notre amphi. Baskets aux pieds, micro-casque vissé sur la tête, Agathe Mezzadri-Guedj commence à arpenter les rangs de l’amphi avec naturel, verve et aisance. Ce début de cours nous plonge dans une alternance d’analyses sémantiques, de présentations de romans contemporains et d’extraits de film, pour introduire la thématique du jour. Edouard Louis, Didier Eribon, Omar Sy : pas certaine qu’on cite souvent ces noms dans d’autres cours de NEOMA. Au bout d’une dizaine de minutes, plot twist. La professeure l’affirme : les principes de diversité, d’équité et d’inclusion ne sont pas des modes managériales récentes. Fausse inclusion et faux sauveur, dérives du pouvoir, mécanisme d’exclusion identitaire : tout était déjà dans Notre-Dame de Paris en 1831. En clair, Victor Hugo est un lanceur d’alerte.

Frollo, Quasimodo et Tarantino sont sur un bateau

Agathe Mezzadri-Guedj nous replonge alors dans le Paris du Moyen-Âge, l’Ile de la Cité, la Cour des miracles. On y croise l’archidiacre Frollo, emblème du pouvoir qui n’a pas peur des abus de pouvoir, aka le leader toxique. Esmeralda, symbole de la réactualisation du sexisme antique, de la discrimination ethnique et de genre. Quasimodo, personnage dans lequel cohabite les deux grands principes hugoliens du grotesque et du sublime, et qui incarne les revers d’une inclusion de façade qui le fait, en réalité, disparaitre de la société. Et au détour d’une rangée de l’amphi, on croise aussi… Quentin Tarantino et ses Inglorious Basterds, cités pour montrer que « dans la littérature comme dans le cinéma, on peut réparer les injustices, décider de tuer les méchants ou de rendre leur dignité aux victimes. » 

Il n’y a pas que les grands classiques dans la vie

Dans la seconde moitié de son cours, Agathe Mezzadri-Guedj nous invite à entrer dans le monde d’Ourika, héroïne du roman éponyme de Claire de Duras, publié en 1823. « Un essai explicite d’inclusion ratée au 19e siècle, une tragédie de l’exclusion. » Ourika est une enfant esclave née au Sénégal. Arrachée de la traite négrière, elle est confiée à Madame de B. qui l’élève, en France, en toute équité, aux côtés de son petit-fils. Devenue adolescente, Ourika surprend une conversation dans laquelle elle comprend que la société ne la jugera jamais comme une des siennes. Une déflagration qui la fera sombrer dans la mélancolie et la mènera au couvent, où elle mourra jeune, après avoir raconté son histoire à un médecin. « Critique subtile du projet inclusif des Lumières, ce roman s’illustre comme la première tentative sérieuse de la part d’un romancier blanc, d’entrer dans une conscience noire » nous apprend l’enseignante.

De L’homme qui rit au manager qui lit

Et c’est là que réside toute la pertinence de ce cours d’un genre nouveau. Il nous fait comprendre que des romans publiés il y a presque deux siècles, peuvent encore éclairer les problématiques contemporaines de la société et de l’entreprise. Notre-Dame de Paris nous questionne sur notre façon de transformer les institutions en espaces d’inclusion authentique, plutôt qu’en structures de domination déguisée en bienveillance. Ourika nous montre que l’inclusion sans transformation sociale est une illusion, que penser la diversité doit se faire dans la diversité. En moins de deux heures, on comprend que la littérature reprogramme nos imaginaires, que la fiction est un levier transformateur dans la lutte contre les exclusions. Mais alors, s’ils lisaient plus de fictions, les managers prendraient-ils de meilleures décisions en matière de diversité ? « Oui, répond Agathe Mezzadri-Guedj, mais à condition de ne pas lire juste pour briller en société, de lire pour vivre pleinement ce qu’ils ont sous les yeux » conclut-elle.

« Voir tous ces auteurs du passé qui se sont engagés, ça me donne envie de faire bouger les choses ! » De leur côté, les étudiants de NEOMA sont déjà conquis par le cours d’Agathe Mezzadri-Guedj. Les profils littéraires en tête bien sûr, agréablement surpris de recroiser des romans dans une école de management. « Je ne m’attendais pas du tout à suivre ce genre de cours en école de commerce. Voir tous ces auteurs du passé qui se sont donné la peine de s’engager, à leur époque, sur les sujets de la diversité, ça me donne envie de faire bouger les choses quand je serai manager » affirme William pendant la pause. « C’est une belle passerelle entre la culture générale et la culture managériale. Je n’avais jamais pensé à ces textes classiques à travers ce regard business. On parle beaucoup d’hybridation des compétences à l’école et c’est vraiment une super façon de la mettre en pratique. La professeure donne plein de références et d’exemples concrets pour aller plus loin. C’est très digeste, même pour ceux qui n’ont pas lu les œuvres » estime Ellen, qui a rejoint NEOMA après une prépa BL. « A l’école, on apprend à devenir manager, mais c’est un rôle qui évolue avec le temps. Avoir un œil sur le passé grâce aux grands classiques, ça nous apprend une nouvelle manière de penser. C’est important que ce soit un cours obligatoire » explique Charles, juste avant de se rassoir dans l’amphi, à la découverte d’une nouvelle œuvre. Le double objectif qu’Agathe Mezzadri-Guedj s’était fixé est donc rempli ! Non seulement son cours contribue à la culture générale des étudiants, mais il les aide aussi à se penser dans la constitution de leur être professionnel.