Des maisons en verre, des vies entièrement visibles, une surveillance constante acceptée au nom de la sécurité collective : seriez-vous prêts à vivre dans un monde où la transparence est devenue une norme absolue ? Cette question est au cœur de Panorama, le roman d’anticipation de Lilia Hassaine, Prix Renaudot des lycéens 2023. L’autrice partage avec nous sa vision de la place de la technologie dans nos sociétés.
Quelles réalités actuelles vous ont le plus inspirée pour construire la société dépeinte dans Panorama ? Celle-ci relève-t-elle encore de la fiction, ou est-elle déjà en train de devenir une réalité ?
Ce roman n’est pas une œuvre de science-fiction, mais un roman d’anticipation. Car clairement, tous les éléments de la société que je dépeins sont déjà là : cette société de la transparence c’est celle des réseaux sociaux, de la prolifération des caméras de vidéosurveillance, des données personnelles immédiatement et partout disponibles. Comme beaucoup d’écrivains, j’ai parfois le fantasme de la disparition… et aujourd’hui c’est impossible de disparaitre totalement des radars. La période Covid a d’ailleurs provoqué un sursaut chez moi. A ce moment-là, j’ai compris qu’une population, au nom de sa sécurité, pouvait très vite renoncer à une grande part de sa liberté. Et si une menace encore plus grave que cette pandémie arrivait, nous pourrions atteindre d’autres extrémités. D’autant que cette matérialisation de la transparence par des maisons de verre n’est pas une idée délirante, c’est presque déjà une réalité. La pose de caméras de surveillance dans les maternelles et les crèches fait par exemple partie des pistes évoquées (et même des souhaits de certains parents) pour faire face aux scandales actuels sur les violences en milieu scolaire et périscolaire. Mais qu’est-ce que cela raconte de notre société en termes de confiance ? En pensant la sécurité comme l’alpha et l’oméga de tout, comme une valeur supérieure, on oublie que la liberté et la confiance sont des valeurs extrêmement précieuses.
Malgré tout, la transparence peut aussi avoir des vertus ?
Bien entendu. Mais comme partout, tout est une question de curseur. En matière de sécurité alimentaire par exemple, la transparence est essentielle. Elle nous permet notamment de (re)prendre conscience de la réalité des conditions dans lesquelles sont élevés, cultivés, produits, les aliments que nous consommons. Mais le problème de la transparence, c’est qu’elle est devenue un argument commercial : dire que tout est absolument transparent peut finalement revenir à confirmer une certaine opacité. La transparence est aussi une question d’équilibre dans le domaine politique, où le cercle de la transparence peut très vite devenir vicieux, voire contre-productif. En effet, comment faire de la diplomatie quand on est dans la transparence totale ? C’est tout bonnement impossible.
La société de Panorama sacrifie une partie de sa liberté sur l’autel de la sécurité. Mais la sécurité est-elle devenue un argument politique pour légitimer la surveillance ?
Complètement. Et la plus grande hypocrisie sur ce sujet repose sur le fait que les géants de la tech nous ont fait croire que cette légitimation venait de nous. Alors bien sûr, on peut demander à faire effacer ses données, mais personne ne le fait. C’est comme le principe du « satisfait ou remboursé » : on ne fait quasiment jamais la démarche de demander un remboursement. Ce sont des promesses très rentables. On stigmatise certains pays comme étant des états de la surveillance. Mais en réalité nos démocraties font pareil. A ceci près que nous approuvons ces systèmes et que nous pensons être protégés de leurs dérives, justement parce que nous sommes en démocratie. Sauf que ça, on est loin d’en être certains.
En évoquant une exposition socialement valorisée (et donc mieux acceptée), votre roman fait écho à la logique des réseaux sociaux. Qu’est-ce que cela dit de notre rapport à l’intimité ?
On a fait comprendre aux gens que leur valeur était annexée à leur succès sur les réseaux sociaux : le nombre de followers est devenu une cotation boursière de notre valeur sociale. Et plus on a de likes, plus on est récompensés : de fait, on a envie de jouer… et de surenchérir sur les autres. On entre alors dans ce grand jeu numérique qui donne une valeur, mais une valeur factice, car on peut acheter des abonnés, être liké par des inconnus etc. Et surtout, on envoie un message délétère aux jeunes en pleine construction sociale et psychique en valorisant le culte du corps et les gains immédiats. J’ai quitté Instagram il y a peu de temps et ça m’a donné un sentiment de bien-être assez incroyable. Je m’étais fixé des règles claires sur le sujet (je ne postais rien, je ne faisais pas de story pour promouvoir les événements auxquels j’étais invitée etc.), mais cela restait une source de sollicitations permanentes, une injonction à interagir avec des personnes que je n’avais pas choisies de contacter. Je vivais ça vraiment comme une aliénation. Mais attention, je ne suis pas en train de dire que tout est mauvais sur les réseaux sociaux. Quand ils sont utilisés à des fins commerciales, quand on est déjà entré de façon consciente et réfléchie dans ce jeu de l’image, c’est une vitrine importante aujourd’hui. Et pour les jeunes, c’est aussi un moyen de faire des rencontres qu’on ne fait plus dans la vraie vie. Si j’avais 18 ans aujourd’hui, je serais sans doute sur les réseaux car c’est l’âge des opportunités. Pour autant, je suis certaine que vivre sans être sur les réseaux sociaux c’est possible. Et si ça fait de vous un nerd, c’est pas grave !
En réalité, nous sommes donc déjà engagés dans cette société de la technologie et de la transparence que vous décrivez, sans en mesurer pleinement les conséquences ?
Absolument. Un exemple pour s’en convaincre : je n’ai pas 90 000 photos de ma mère ou de ma grand-mère relatant l’intégralité de leurs vies, scrutées et likées par des dizaines, des centaines, voire des milliers de personnes. En revanche, nos enfants et nos petits-enfants devront gérer cette surabondance d’images que nous leur laissons désormais. On ne va pas leur léguer un paquet de lettres et de photos dans un carton, mais l’intégralité de notre vie numérique : de nos recherches sur Google à nos textos d’ados, en passant par des photos de nous à tous les âges. Et de notre côté, on va se voir inexorablement vieillir sur Instagram ! Aujourd’hui, notre téléphone nous rappelle constamment ce que l’on faisant il y a un an, deux ans, dix ans. Les images survivent, ressurgissent sans prévenir, comme les gens qu’on ne voit plus depuis des années et qui, à l’occasion d’un post, se sentent obligés de vous donner de leurs nouvelles. Mais nous avons encore le choix individuel de ne pas rentrer là-dedans : imaginez quelle liberté ça donne de n’avoir aucune trace numérique !
Préservez votre liberté : c’est d’ailleurs là votre message à nos lecteurs ?

Tout à fait : sentez-vous libres vis-à-vis de la technologie ! Je ne la dénigre pas : on en a besoin, elle peut apporter des progrès formidables. Mais on a aussi le droit de lui dire non quand on pense qu’elle ne nous fait pas de bien.