Nous sommes à un moment de bascule. Pour les étudiants, l’IA a largement dépassé le stade de la curiosité pour devenir une commodité. 94 % des étudiants ont déjà utilisé un outil d’IA dans leur vie personnelle ou étudiante et l’IA est désormais un réflexe pour 1 étudiant sur 2 (étude EPITA/Ipsos – février 2026). Ils ne découvrent pas l’IA, ils ne subissent pas l’IA : ils ont intégré l’IA. Mais comment ça se passe concrètement dans la salle de classe ? On vous explique.
Les étudiants voient d’abord dans l’IA un levier d’efficacité et d’apprentissage. Selon le dernier Baromètre talents SKEMA & EY (avril 2026), 70 % l’utilisent pour gagner du temps sur des tâches pratiques, 56 % pour apprendre, 41 % pour être aidés dans une prise de décision. 8 jeunes sur 10 se projettent même déjà dans l’utilisation de l’IA dans leur futur emploi pour automatiser des tâches répétitives, rédiger ou analyser des données. « L’outil devient progressivement un véritable assistant cognitif, capable d’accompagner les jeunes dans leurs raisonnements et leurs choix » constatent les responsables de l’étude. Pour eux, la collaboration Homme-machine est une évidence intégrée : l’IA est devenue une co-équipière.
Oui les profs aussi utilisent l’IA !
L’usage de l’IA est donc une seconde nature pour les étudiants. Mais qu’en est-il de leurs professeurs ? L’enquête Usages de l’intelligence artificielle dans les Grandes écoles (Conférence des Grandes Ecoles – novembre 2025) indique qu’ils ne sont que 52 % à l’utiliser souvent ou quotidiennement. Côté outils ChatGPT et DeepL arrivent en tête des usages chez les étudiants et les enseignants, un grand nombre d’entre eux se contentant des versions gratuites. Pour autant, 65 % des étudiants et 54 % des enseignants s’inquiètent de la fiabilité des résultats de l’IA. Par ailleurs, 44 % des enseignants se posent des questions éthiques, 36 % sont freinés par la confidentialité et la protection des données, 29 % ressentent un manque de compétences et 28 % une méconnaissance des outils. Pendant que 42 % des étudiants craignent des sanctions académiques et que 35 % sont rebutés par le coût d’utilisation de versions plus avancées.
IA en cours : interdite, autorisée ou carrément encouragée ?
Des chiffres qui renvoient à la place qu’occupe actuellement l’IA dans les enseignements. Ainsi l’enquête de la CGE indique que 29 % des enseignants n’ont pas donné de consignes concernant l’utilisation de l’IA (parmi les autres, 88.7 % l’autorisent). 42 % font utiliser l’IA par leurs étudiants dans le cadre de leurs enseignements, 56 % ont fait évoluer leurs évaluations suite à l’émergence de l’IA et 76 % ont fait évoluer leurs évaluations pour limiter les risques de fraudes.
L’IA a donc clairement investi la salle de classe… mais non sans quelques effets pervers. A l’occasion d’une conférence donnée conjointement par NEOMA et l’APHEC en mars 2026, Alain Goudey DGA Digital de la business school rappelait en effet que « l’IA nourri l’illusion de compétences. Elle est à même de niveler les très bons élèves par le bas et de faussement augmenter le niveau des élèves en difficulté. » Un effet qui fait écho aux trois principaux usages de l’IA. « L’IA peut être utilisée comme une prothèse (un outil de substitution qui risque d’atrophier les compétences, faute de pratique directe), comme une orthèse (un outil de soutien critique, de co-intelligence, drivé par un humain qui sait où le positionner dans sa réflexion) ou comme une auxèse (un outil d’amplification radicale, dont la maîtrise puissante permet d’explorer des domaines que l’on n’aurait jamais exploré). Notre rôle c’est de permettre à nos étudiants de quitter le statut de la prothèse pour celui de l’orthèse, qui constitue le minimum vital aujourd’hui. » L’IA ne marque donc pas la fin de l’éducation, mais bien la fin d’une certaine idée de l’éducation.
Une fois que le savoir est dans la poche, que reste-t-il à l’enseignant ?
Avec l’IA, le savoir est désormais à la portée de tous. Il ne se trouve plus sur l’estrade, mais directement dans la poche des étudiants. Que reste-t-il alors de plus à l’enseignant ? Il lui reste à réinventer la pédagogie ! A l’occasion de cette conférence, Jérôme Ony, Learning curator officer à NEOMA et chargé d’enseignement au département SISCAD, s’est même demandé si l’IA n’était pas finalement la meilleure chose qui soit arrivée à la pédagogie. « L’IA est devenue le premier réflexe pour rédiger. Quasiment tous les étudiants l’utilisent régulièrement et elle s’invite même là où elle est parfois interdite, notamment lors des examens. Pendant ce temps, la majorité des enseignants n’a pratiquement reçu aucune formation et nous continuons à évaluer comme si l’IA n’existait pas. Quelque chose doit changer ».
« Avant, savoir était un avantage. Aujourd’hui, c’est savoir poser la bonne question. »
C’est pour cela qu’il faut désormais positionner l’outil IA au sein même de la démarche pédagogique. « Avant, on demandait aux étudiant d’apprendre un concept. Avec l’IA, on peut se positionner sur quatre niveaux. On peut leur demander d’utiliser l’IA pour comprendre (« explique ce concept comme si j’étais en Terminale et trouve la limite de ta réponse »), pour analyser (« voici deux arguments contradictoires, lequel est le mieux étayé et pourquoi »), pour produire (« génère une première version puis dis-moi ce que tu aurais fait différemment ») ou pour évaluer (« sur une échelle de 1 à 10, évalue la solidité de cet argument et justifie ton score »). On passe alors de la délégation à la clarification, du copier-coller à la pensée structurée, de la non-réflexion à l’itération, de l’illusion à la métacognition. Avant, savoir était un avantage. Aujourd’hui, c’est savoir poser la bonne question » estime Jérôme Ony.
La nouvelle boussole de l’enseignant augmenté
Un constat dont découle la boussole de l’enseignant augmenté, équipée de ses quatre nouvelles compétences clés à l’ère de l’IA. « L’enseignant n’est plus celui qui détient le savoir, c’est celui qui apprend à ne pas se perdre dedans. Il est à la fois concepteur (il questionne, il conçoit des sujets que l’IA ne peut pas traiter seule), mentor (il guide la réflexion plutôt que de transmettre du savoir), détecteur (il discerne, il identifie ce qui vient de l’étudiant et ce qui vient de la machine), mais aussi apprenant (il évolue, il met à jour ses pratiques aussi vite que les outils évoluent).
Cette boussole en main, il peut prendre trois directions pédagogiques face à l’IA. Celle de l’IA miroir qui permet de révéler les biais et les erreurs (« voici ma question d’examen, quelles réponses superficielles pourrait générer une IA ? »). Celle de l’IA brouillon qui permet de critiquer et de remanier (« génère une introduction sur ce sujet et identifie ses faiblesses argumentatives »). Ou celle de l’IA partenaire qui permet de dialoguer et de confronter (« joue l’avocat du diable sur cette thèse et défends la position inverse »). Avec toujours la même conviction : « l’IA ne pense pas à la place de l’étudiant, elle amplifie ce qu’il est déjà capable de faire » rappelle Jérôme Ony.
J’hallucine !
Armé de sa boussole, l’enseignant devra aussi déjouer les innombrables biais et hallucinations semés sur son chemin par les outils d’IA. Car, sachez-le : l’IA a son petit égo (aka les limites de son algo). Elle ne vous dira jamais qu’elle ne sait pas, elle vous dira plutôt n’importe quoi ! Parmi les biais les plus fréquents, citons d’abord les biais systémiques qui relaient des stéréotypes ancrés dans les données. Par exemple, il n’est pas rare qu’à la question « qui sont les grands leaders de l’Histoire ?» l’IA cite majoritairement des figures masculines et occidentales. Second écueil de l’IA : les hallucinations, des réponses fausses – mais plausibles – s’appuyant sur des sources inventées, mais citées avec assurance. Last but not least : l’autorité trompeuse. L’IA adopte là encore un ton assuré pour faire des affirmations péremptoires, sans sources vérifiables. « L’IA a la capacité de parler avec le ton d’un professeur… tout en se trompant comme un étudiant ! plaisante le speaker. Dans ce contexte, la vraie compétence ce n’est pas de tout savoir, mais de savoir ce qu’on ne sait pas encore. »
Devenir le roi du prompt en 4 étapes. Demain la valeur résidera donc essentiellement dans la pertinence de la question qu’on posera à l’IA. Voici les quatre conseils de Jérôme Ony pour devenir le roi du prompt. L’IA a d’abord besoin qu’on lui donne un rôle. A vous de choisir entre le tu, le vous – ou un ton carrément impersonnel – : ce qui compte, c’est de lui donner un point de vue précis. Par exemple : « tu es professeur en finance à NEOMA ». Il faut ensuite lui donner une problématique, une question à résoudre. Là encore, plus elle sera précise, plus la réponse sera bordée. Il est également fondamental de lui indiquer des éléments de contexte, un cadre et les données à prendre en compte. Par exemple : « je prépare une évaluation écrite en management, d’une durée de 2h, pour une classe de 30 étudiants en master 1 ». Enfin, n’oubliez pas de lui donner des contraintes (l’IA est toujours partante, elle vous dira forcément que c’est une excellente idée !). Par exemple : « réponds en trois points, sans acronymes, pour te faire comprendre d’un public non-technique. »
Vous l’avez compris, à l’ère de l’IA, on ne forme plus des mémoires. On forme des esprits capables de naviguer dans l’incertitude, de douter, de résister à des réponses faciles. On forme des esprits libres dans un monde où tout devient automatique. Et si finalement, l’IA donnait la possibilité aux enseignants de redevenir de vrais enseignants ?
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