Etre ingénieur en 2026, c'est une bonne situation ?
Etre ingénieur en 2026, c'est une bonne situation ? © INSA Rennes

C’est une bonne situation ça, ingénieur ?

S’imaginer ingénieur ou être ingénieur : même combat ? A en croire l’analyse sociologique publiée par l’Institut Gaston Berger (groupe INSA) en novembre 2025… ce n’est pas si sûr. Statut en mutation, nouveau rapport au travail, féminisation : comment les jeunes talents s’inventent-ils ingénieur.es aujourd’hui ? Eléments de réponse.

Originalité de cette étude : elle s’intéresse au moment charnière que constitue l’entrée dans la vie active. « Cela permet de mieux comprendre les décalages entre les projections des étudiants en matière de vision du métier, la possibilité d’action, et la réalité qu’ils découvrent une fois en poste » introduit Pascale Gibert, directrice de l’Institut Gaston Berger du Groupe INSA. Un parti pris atypique donc, mais aussi courageux, tant certains résultats peuvent être déstabilisants pour les écoles d’ingénieurs… et les recruteurs !

Ingénieur ou « ouvrier moderne » ?

Cette étude met d’abord en lumière l’absence de consensus sur la figure même de l’ingénieur. Quand une belle majorité y voit assez logiquement un expert technique (66 % des étudiants / 49 % des ingénieurs en activité) ou un manager d’équipe (43 % des étudiants / 30 % des ingénieurs en activité), d’autres l’identifient plutôt à un coordinateur de projet, un acteur du changement ou un leader. Mais fait assez nouveau et symbole d’une réalité plus contrastée, 14 % des étudiants et 20 % des ingénieurs en activité l’assimile à un ouvrier en col blanc. « Il applique des procédures et répond à des cahiers des charges précis, avec peu de marge d’autonomie. Cette figure d’exécutant, souvent sous-estimée, témoigne d’un glissement vers des fonctions d’application plus que de conception, parfois vécues comme une expérience dévalorisante » expliquent les responsables de l’étude. « Les jeunes ingénieurs pensent qu’ils vont changer le monde et ils se ressentent comme des ouvriers modernes, ce qui entraine un ressenti de déclassement professionnel et social.  Si l’ingénieur acteur du changement est un idéal mobilisateur, c’est aussi une vraie source de désillusion qui affecte le passage de l’état d’étudiant à l’état d’ingénieur » ajoutent-ils.

Être ingénieur en 2026, c’est passer d’une logique de statut à une logique de projet

Parallèlement, cette étude s’intéresse au rapport des ingénieurs au travail et à l’entreprise. Si le travail est aussi, voire plus, important que les autres sphères de la vie pour 57 % des étudiants et 60 % des ingénieurs en activité, leurs attentes sont de plus en plus forte vis-à-vis du monde professionnel. Ils veulent y trouver des missions intéressantes, de la formation, de l’accompagnement, de l’autonomie et de la reconnaissance. Rien de nouveau sous le soleil de la Gen Z me direz-vous. Certes, mais les jeunes ingénieurs se distinguent par une double approche de l’entreprise. Une approche vocationnelle (42 % des étudiants déclarent s’être orientés vers l’ingénierie pour être utiles à la société) et une approche pragmatique (le travail est alors envisagé comme un levier de sécurité et de progression).

Mais dans les deux cas, les jeunes ingénieurs veulent s’exprimer sur les orientations de leur entreprise et s’impliquer dans des démarches collectives d’apprentissage et de développement : shadow comex, groupes de co-développement, communautés internes de jeunes talents etc. De quoi rester acteurs de leurs trajectoires. « Ils misent sur leur capital d’employabilité. Le travail ne se résume plus à un emploi ou une carrière, c’est une ressource intégrée à leur projet de vie. Leur rapport au travail repose désormais sur une logique de mobilité et d’accumulation. Il s’agit de multiplier les expériences, d’enrichir ses compétences et de développer son réseau » constate l’étude. De fait, le parcours des ingénieurs glisse d’une logique de statut à une logique de projet : chacun façonne son identité professionnelle au fil de ses expériences et de ses choix de vie.

Féminisation : les codes peinent à se renouveler

L’étude s’intéresse enfin à un sujet éminemment central pour les écoles d’ingénieurs et les entreprises qui recrutent leurs diplômés : la féminisation de la profession. Premier constat à ce sujet : hommes et femmes ingénieur.es partagent les mêmes motivations (bien gagner sa vie, être utile à la société et résoudre des problèmes techniques). Mais les étudiantes se distinguent par un intérêt marqué pour la diversité des débouchés et l’international. Pour certaines, devenir ingénieure représente également une affirmation de soi (fierté sociale d’être la première de la famille). Plus étonnant : si l’innovation est un moteur d’orientation pour les étudiants (40 % vs 27 % pour les étudiantes), ce rapport s’inverse une fois en poste (45 % pour les hommes vs 29 % pour les femmes). Signe que les hommes privilégient les postes hiérarchiques, l’entrepreneuriat ou le statut. Un symbole qui fait écho au ressenti des jeunes femmes ingénieures, pour qui l’expérience en entreprise reste « une épreuve de genre ». Ainsi, 23 % des femmes évoquent, lors de leur dernière expérience en entreprise, une culture perçue comme trop masculine (propos sexistes, humour potache, réunions à des horaires peu compatibles avec des contraintes familiales etc.). D’où leurs attentes très fortes vis-à-vis du monde de l’entreprise. « Lorsqu’on leur demande quels critères renforceraient leur envie d’accepter un poste, 70 % des étudiantes et 55 % des femmes actives citent en premier lieu une politique d’égalité salariale transparente, assortie de dispositifs de correction en cas d’écarts de rémunération. Vient ensuite la mixité des postes de management (56 % des étudiantes, 45 % des femmes en poste). » A bon entendeur…

Ecoles d’ingénieurs et recruteurs : inspirez-vous !

Pour transformer ces constats en actions, l’étude adresse cinq grandes recommandations aux entreprises : clarifier le cadre et les marges de manœuvre, faire de l’apprentissage continu un levier d’engagement, valoriser la diversité des profils et des trajectoires, promouvoir une égalité réelle (et non déclarative), créer un climat de confiance et de reconnaissance mutuelle. « L’enjeu pour les écoles et les entreprises ne réside donc plus dans la prescription de parcours types, mais dans la capacité à articuler individualisation et collectif. A redéfinir le récit de ce que signifie être ingénieur aujourd’hui, dans la société contemporaine » estime Cécile Prévost, porteuse du projet pour l’Institut Gaston Berger, docteure en sociologie du travail et directrice Partenariats & Société à l’INSA Centre Val de Loire. Cette étude ouvre aussi de vraies pistes de réflexion pour les écoles d’ingénieurs. « Elle s’inscrit pleinement au cœur des réflexions prospectives portées par le Groupe INSA pour comprendre le monde en transformation et accompagner les transformations de la société » conclut Mourad Boukhalfa, président du Groupe INSA, doyen de la Fondation INSA et directeur de l’INSA Rouen Normandie.

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