Un concert peut changer le cours de votre carrière en quelques secondes. Alors qu’il assistait à un concert de Coldplay il y a quelques mois, Andy Byron, alors PDG de la société Astronomer, s’est fait surprendre par une kiss cam, enlacé avec une femme qui n’était pas la sienne. Filmée et publiée sur TikTok, la séquence a été likée plus de cinq millions de fois : une surexposition à même de lui coûter son couple, mais aussi son poste. Le dirigeant a en effet démissionné quelques jours plus tard, cet adultère enfreignant la politique de l’entreprise. Mais alors, la vie personnelle d’un leader (ses valeurs, son mode de vie, ses engagements) doit-elle être un sujet public, ou doit-elle rester strictement séparée ? Le leader doit-il être un modèle d’exemplarité totale, ou seule sa compétence doit compter ? Avis d’experts.
« A l’image de Côme de Médicis, le leader doit garder le contrôle de son personnage public » Julien Jourdan, Professeur à HEC Paris
Il a créé l’une des plus formidables dynasties que l’Europe ait connues. Côme de Médicis était un leader discret et impénétrable. Tel un sphinx, cet homme parmi les plus riches et puissants de son temps est, toute sa vie durant, resté indéchiffrable, jouant de l’ambiguïté impénétrable de ses ambitions et de ses intérêts. Autres temps, autres mœurs, Elon Musk s’épanche à longueur de journée sur son réseau social, partageant ses humeurs, ses projets les plus fous et ses vues politiques. Personnage public par excellence, sa notoriété mondiale est indissociable de ses multiples aventures entrepreneuriales. Six siècles séparent ces leaders emblématiques que tout semble opposer. Ces deux dirigeants ont pourtant, chacun à leur manière, su jouer de leur image publique pour se construire une aura, se jouer des pièges politiques et assurer leur promotion. Si le leader incarne l’organisation auprès des collaborateurs et de l’extérieur, il n’y a pas de modèle unique. Seul impératif : montrer un comportement exemplaire, reflet de l’identité et de la culture de son organisation. A chacun de trouver son style, sa signature, entre discrétion et ouverture, en fonction de sa personnalité et de son tempérament. A l’image de Médicis, le leader doit garder le contrôle de son personnage public. Le cas d’Andy Byron montre le risque qu’il y a à trop s’exposer. Quant à la transparence totale, c’est une injonction illusoire : nous ne savons de la vie d’Elon Musk que ce qu’il veut bien nous en dévoiler.
« La question n’est pas de savoir si un comportement privé choque, mais s’il prédit un échec managérial » Birgit Schyns, enseignante-chercheure au sein du Département Hommes et Organisations à NEOMA Business School et experte en comportement organisationnel
Un dirigeant doit-il voir sa vie privée exposée ? Seulement lorsque celle-ci révèle des failles de caractère ayant un impact sur sa fonction. La question n’est pas de savoir si un comportement privé choque, mais s’il prédit un échec managérial. La vie privée devient alors un sujet légitime lorsqu’elle met en lumière des traits qui compromettent réellement la capacité à diriger. Certains cas sont évidents. Un détournement de fonds signale une malhonnêteté directement pertinente. Un abus de pouvoir dans la sphère intime peut annoncer des comportements similaires au travail. Mais qu’en est-il des choix privés, consentis, simplement en décalage avec des normes culturelles ? Le lien avec la compétence de leadership reste fragile. L’affaire Andy Byron l’illustre bien : sa démission répond davantage à des attentes culturelles qu’à une preuve d’incompétence. Le même comportement aurait-il conduit à une démission en France ou en Allemagne ? Probablement pas. Cela montre que l’on applique souvent des normes morales situées, plutôt qu’un critère professionnel. Trois questions doivent alors guider l’évaluation : y a-t-il tromperie, abus de pouvoir ou manque de jugement grave ? Y a-t-il contradiction entre ses valeurs affichées et sa conduite privée, au point de miner sa crédibilité ? S’agit-il d’un cas isolé ou d’un schéma récurrent ? Soumettre toute la vie privée des dirigeants au jugement public reviendrait à exclure des leaders compétents pour des raisons sans lien avec leur performance. La règle doit être claire : la vie privée compte lorsqu’elle révèle des failles affectant réellement la direction. Sinon, ce n’est que du moralisme.