« Réveil stratégique » pour les dirigeants français ! Selon la 2ème édition du Baromètre Géopolitique & Business (ESSEC BS / OpinionWay / L’Express), 55 % des dirigeants français considèrent désormais la géopolitique comme un enjeu au moins aussi prioritaire que la transition écologique ou l’intelligence artificielle (vs 36 % en 2025).
Une large majorité des dirigeants d’entreprise se sentent ainsi désormais « lucides », « prêts à agir », voire « déjà engagés » (62 %) pour faire face aux chocs géopolitiques.
Pour Thomas Friang, directeur exécutif de l’Institut Géopolitique & Business de l’ESSEC, c’est une « forme de soulagement, car la première édition du Baromètre faisait état d’une véritable sidération chez les dirigeants. Et la mesurait avec des chiffres glaçants : alors que 97 % avaient connu un choc géopolitique sur leur modèle économique, seuls 6 % avaient commencé une transformation de leur organisation pour qu’elle reste compétitive dans ce monde plus brutal. Cet immense écart entre la perception d’une menace et le passage à l’action nous avait profondément questionné quant à la capacité des dirigeants à faire face à ce qui n’est pas une parenthèse malheureuse de la mondialisation heureuse, mais bien un retour à un état naturel des relations internationales. »
L’électrochoc Trump 2.0
Bien sûr, ce réveil stratégique a largement été accéléré par « l’électrochoc Trump 2.0 » Les Etats-Unis sont en effet considérés par 30 % des dirigeants comme la principale menace pour la sécurité économique des entreprises européennes. Ce, « loin devant la Russie de Poutine (8 %, alors que la guerre hybride fait rage) ou la Chine de Xi Jinping (4 %, alors que le rouleau compresseur chinois est dévastateur pour l’économie européenne). C’est une donnée à la fois très nette et très troublante, car cet électrochoc se pratique au sein même de l’alliance atlantique. »
Au-delà de l’agressivité et de l’hostilité de la doctrine Trump, ce sont d’ailleurs des actes très concrets (guerre commerciale et attaque israélo-américaine de l’Iran provoquant le blocage d’Ormuz) qui constituent les principaux risques géopolitiques que surveillent les entreprises françaises. « De fait, le réveil est incontestable, la mécanique et l’origine des risques sont comprises… mais le soulagement doit être de courte durée. Car quand on creuse dans le détail la perception de l’environnement international par les dirigeants, on constate que la menace trumpiste à l’avant-scène, occulte la profondeur des menaces chinoise et russe. Autrement dit, on voit l’écume des vagues et les secousses, mais pas les lames de fond. Il est indispensable d’accélérer cette prise de conscience pour reprendre en main nos économie » prévient Thomas Friang.
« La grammaire de l’économie et la grammaire de la géopolitique n’ont rien à voir ! »
Le baromètre s’interroge d’ailleurs sur la question du passage à l’action. Si les dirigeants sont lucides quant au risque géopolitique, seuls 13 % d’entre eux l’ont d’ores et déjà intégré dans leurs stratégies et leurs opérations. « Il y a un immense écart entre l’actuelle génération de dirigeants économiques européens – formés à optimiser des flux et des rentabilités dans un contexte de mondialisation heureuse (optimisation à outrance, culture du just in time plutôt que culture du just in case) – et ceux d’un empire révisionniste russe, technologique américain et industriel chinois. Comme la grammaire de l’économie et la grammaire de la géopolitique n’ont rien à voir, nos dirigeants ont besoin d’acquérir des connaissances actualisées en relations internationales. C’est notamment pour cela qu’à l’ESSEC, nous avons développé un programme permettant aux cadres dirigeants de mieux appréhender un environnement international bouleversé par la brutalisation du monde, et ses conséquences sur les grandes fonctions corporate d’une entreprise » insiste Thomas Friang.
Les 3 must have d’une culture géopolitique d’entreprise
Pour passer à l’action, l’expert préconise ainsi le développement d’une véritable « culture géopolitique d’entreprise » articulée autour de trois principes :
Plus de vigilance, en ayant recours à l’analyse de scénario et la prospective d’entreprise pour intégrer les chocs géopolitiques dans la conception de la stratégie.
Plus de résilience, en ayant recours à des stress-tests pour vérifier la capacité de l’entreprise à tenir face aux disruptions d’origine géopolitique.
Moins de dépendances, en ayant recours à des audits spécialisés pour identifier les points de vulnérabilité tout au long de la chaîne de valeur, cerner leur niveau de criticité et travailler sur les substitutions possibles.
Et si vous deveniez CGO ?
« La géopolitique n’est pas un sujet mondain sur lequel on discute en CA ! C’est un sujet très concret, fait de choix stratégiques et opérationnels structurants. De fait, il faut continuer à se réveiller, à se former et à s’équiper pour l’intégrer dans l’ensemble des fonctions de l’entreprise. » C’est d’ailleurs pour cela que Thomas Friang milite pour la création de la fonction de CGO (Chief Geopolitical Officer). « A l’image du CTO pour répondre aux enjeux de la digitalisation, ou du CSO pour répondre aux enjeux de la transition écologique, il est grand temps de créer un CGO pour travailler en réseau avec l’ensemble des fonctions de l’entreprise touchées par le risque géopolitique. Mais au-delà de cette fonction, le plus important est de mettre en place une culture d’organisation plus géopolitique : c’est la condition de compétitivité d’une entreprise dans ce monde complexe » conclut-il.