C’est la question que nous avons posée à Frédéric Encel. Universitaire, docteur en Géopolitique de l’Université Paris 8, professeur de Relations internationales, maître de conférences à Sciences-Po et fondateur des Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer, il prend le contrepied du catastrophisme ambiant. Pour lui en effet, si « le climat géopolitique est délétère et inquiétant, la posture apocalyptique n’a pas de sens pour autant. » L’auteur de La guerre mondiale n’aura pas lieu – les raisons géopolitiques d’espérer (Ed. Odile Jacob, 2025), nous explique pourquoi.
A-t-on encore vraiment des raisons tangibles d’être optimistes quant à l’état actuel du monde ?
Oui et certainement plus encore que lorsque j’ai commencé à écrire ce livre. Pourquoi ? Le poète Reverdy disait « il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». Et si on le transpose à la géopolitique, je dirais, « il n’y a pas de guerre mondiale, il n’y a que des paramètres rationnels d’une guerre mondiale ». En effet, à la guerre, on projette massivement de la violence pour contraindre physiquement, moralement et économiquement l’autre, à se plier à sa volonté. A la guerre, le sang coule abondamment. A la guerre, les enfants ne retrouvent pas leur père et les mères ne retrouvent pas leurs fils. Pour que le monde bascule dans une guerre de haute intensité, frappant un nombre considérable de pays, il faut des conditions qui ne sont pas réunies aujourd’hui, et même encore moins que ces dernières années.
Quelles sont ces conditions qui ne sont pas réunies ?
J’en veux pour preuve l’absence de deux éléments principaux du schéma de l’été 1914. D’abord, il n’y a pas aujourd’hui de blocs antagonistes au sens stratégique et militaire du terme. A ce jour, il n’existe qu’une coalition multilatérale étatique : l’OTAN. En dépit des démonstrations de force de tel président chinois, russe ou iranien pour ne citer qu’eux, on n’assiste pas avec les BRICS / le Sud global, à la constitution d’un bloc au sens stratégique et militaire du terme. Je le rappelle, un partenariat économique, ce n’est pas une alliance : il n’y a pas d’alliance entre Moscou et Pékin et encore moins entre la Chine et l’Inde, ou entre l’Inde et une autre puissance.
Autre élément essentiel : la dissuasion. Une réalité psychologique, stratégique et presque philosophique, qui dépasse largement la période de la Guerre Froide à laquelle on la lie souvent, et la notion nucléaire sur laquelle elle était fondée. La dissuasion repose en effet sur la crainte de perdre ou de subir davantage en faisant la guerre, en projetant de la violence, qu’en ne le faisant pas. C’est pourquoi je pense que Poutine n’aurait jamais attaqué militairement l’Ukraine sans une préparation militaire très sérieuse, s’il avait pensé que la situation serait aussi difficile. Cela atteste d’une méconnaissance des acteurs de son écosystème. Dans son prisme nationaliste, viriliste, impérialiste déformant, la population ukrainienne ne se révolte pas, Volodymyr Zelensky est un clown, Joe Biden (pourtant ancien président de la commission des affaires étrangères du Sénat américain) est un grabataire, et l’Europe est en pleine décadence.
Et qu’en est-il de Trump ?
Contrairement à un Poutine qui veut reconstituer l’empire de Catherine II, Trump est un homme d’affaires qui gère son pays comme une entreprise. Il n’a qu’une seule variable fondamentale et exclusive, un seul ordre à sa boussole : un mercantilisme absolu.
Dans ce contexte, pourquoi peut-on affirmer que la guerre mondiale n’aura pas lieu ?
Faisons tourner la planète géopolitique : par rapport aux siècles précédents, on compte beaucoup moins de conflits et une partie de ces conflits sont moins meurtriers. Mais le sentiment de conflit est extrêmement fort et les médias (au sens large), portent une responsabilité écrasante dans ce sentiment. L’épaisseur de la couverture médiatique de quelques conflits contemporains que je qualifierais de moyenne / haute intensité, est sans précédent et inversement proportionnelle à leur quantité et à leur mortalité. Sans oublier que même lorsqu’on lit, on écoute ou on regarde des médias sérieux, on constate une surmédiatisation de certains conflits au détriment d’autres bien plus meurtriers, comme au Soudan par exemple. Outre cette disproportion scandaleuse et très problématique, j’estime qu’on ne trouve pas assez d’analyses pondératrices rappelant que l’on est dans un monde globalement plus sûr et moins meurtrier.
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