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« TOUT DIRE » – RENCONTRE AVEC BOUALEM SANSAL

BOUALEM SANSAL © C. Hélie pour éditions Gallimard

VOIX INFINIMENT PRÉCIEUSE QUE CELLE DE BOUALEM SANSAL…

 

Voix infiniment précieuse que celle de Boualem Sansal qui par sa force subtile et son courage héroïque, continue de témoigner d’une barbarie que, malgré l’horreur des évènements récents, certains ne veulent toujours pas nommer clairement. Cette oeuvre de nomination, il la réalise évidemment en tant qu’écrivain, capable de donner une chair à ses idées. resté volontairement en Algérie, où il reçoit régulièrement des menaces de mort, l’homme ne se départit jamais d’un humour inoxydable, ni de ce verbe riche et élégant que l’on retrouve dans ses romans, dont le dernier en date, 2084, a été distingué par l’académie française. – Propos recueillis par Hugues Simard

 

QU’EST-CE QUI A POUSSÉ LE JEUNE INGÉNIEUR POLYTECHNICIEN SPÉCIALISÉ EN PHYSIQUE ET L’ÉCONOMISTE QUE VOUS ÉTIEZ À SE TOURNER VERS L’ÉCRITURE LITTÉRAIRE ? L’URGENCE DE PRENDRE LA PAROLE DANS LA SITUATION DE CRISE QUE TRAVERSAIT L’ALGÉRIE AU MILIEU DES ANNÉES 90? LE BESOIN D’ÉVADER VOTRE ESPRIT ? ON NOTE CHEZ VOUS, EN TOUT CAS, À L’IMAGE DU ROMAN EXPÉRIMENTAL THÉORISÉ PAR ZOLA, LA VOLONTÉ TOUTE SCIENTIFIQUE DE FAIRE DU ROMAN UN LIEU D’OBSERVATION ET DE COMPRÉHENSION DU RÉEL…

Je ne me souviens plus si durant ces longues années de guerre civile, j’ai à un moment ou un autre pensé à la littérature. Dans une guerre civile, la ligne de front est partout, elle traverse les villes, les quartiers, les familles. On vit une alerte permanente. A un moment, on est acculé, il faut réagir : fuir à l’étranger, s’armer, que sais-je… je me suis retrouvé avec un crayon à la main, à consigner ce que je voyais, ce que j’entendais, ce que je pensais des malheurs qui nous détruisaient, la dictature et ses vices, la tradition et ses pesanteurs, l’islamisme et ses folies. Il me paraissait important d’être précis et exhaustif. Cela a donné “ Le serment des barbares “, un inventaire complet. En écrivant, j’apprenais l’écriture, un vrai magistère, on choisit des mots, on touille, on chauffe, on dit amen et miracle il en sort un distillat fascinant, une histoire, une vision du monde. J’ai aussi découvert ce personnage invisible qui depuis ne me quitte plus, qui lit par-dessus mon épaule quand j’écris, qui me gratifie de ses conseils : c’est le lecteur, le futur lecteur. Il a un rôle fondamental dans la construction du roman. J’ai de la chance, mon lecteur est exigeant, ca oblige.

QUELLES ONT ÉTÉ VOS FIGURES TUTÉLAIRES ? ALBERT CAMUS À QUELQUES PAS DE LA RUE DUQUEL VOUS AVEZ GRANDI, PAR SA DIMENSION DE COMBATTANT INTELLECTUEL, OU ENCORE YACINE KATEB, HÉRAUT DE LA CULTURE BERBÈRE ET DE LA LANGUE FRANÇAISE, ONT-ILS EXERCÉ UNE INFLUENCE SUR VOTRE OEUVRE ?

De quoi sommes-nous faits, de quel arbre sommes-nous le fruit ? Ca me flatte qu’on reconnaisse en moi quelques influences de Camus et de Kateb. Ce sont mes compatriotes, mes voisins. Si je devais dire les qualités que j’aime en eux, je mettrais en tête la lucidité avec laquelle ils regardaient le monde, puis le courage avec lequel ils exprimaient leurs idées, et enfin la formidable sensualité de leur relation avec la langue française et j’ajouterais leur amour sans retenue pour cette terre de soleil et de douleur qu’est l’Algérie. J’aime aussi cette passion douloureuse que ces hommes du sud ont pu nourrir pour cette terre du nord qu’est la France.

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QUEL EST LE LIEN QUI TISSE UNE COHÉRENCE ENTRE VOS DIFFÉRENTS LIVRES ? EST-CE LA VOLONTÉ DE DIRE LE RÉEL ? CELUI-CI SEMBLE EN EFFET CONSTITUER L’ALIMENT PRINCIPAL DE VOTRE TRAVAIL, QUE VOUS VOUS INSPIRIEZ D’UNE HISTOIRE VRAIE COMME CELLE DU VILLAGE DE L’ALLEMAND (UN SS DEVENU CADRE DU FLN), QUE VOUS REVENIEZ SUR DES DONNÉES PLUS DIRECTEMENT AUTOBIOGRAPHIQUES COMME DANS RUE DARWIN… OU MÊME, D’AILLEURS, QUE VOUS VOUS ADONNIEZ À LA FABLE D’ANTICIPATION COMME DANS 2084, POUR PARLER DE NOTRE ÉPOQUE…

A vrai dire ce qui m’intéresse dans le réel, c’est précisément ce qu’il y a d’irréel en lui. Il y a quelque chose de fascinant entre le réel que nous voyons et l’irréel que nous percevons en lui. L’un n’existe pas sans l’autre. La littérature est dans ce rapport, elle superpose ce que nos sens et notre subconscient lui disent et construit ainsi une vision en 3D.

LA PROBLÉMATIQUE DE LA LANGUE INNERVE VOS ROMANS ET C’EST DE MANIÈRE TOUT À FAIT SIGNIFICATIVE QUE DANS 2084, CELLE-CI EST RÉINVENTÉE PAR UN POUVOIR TOTALITAIRE, VÉRITABLE NOVLANGUE PERMETTANT COMME DANS LE ROMAN D’ORWELL DE RÉDUIRE ET CONTRÔLER LES ESPRITS. L’ÉCRIVAIN EST-IL PRÉCISÉMENT CELUI DONT LE RÔLE CONSISTE À DÉCONSTRUIRE CETTE RÉQUISITION POLITIQUE DU LANGAGE, À ÉVEILLER LES CONSCIENCES, À L’IMAGE D’ATI, VOTRE PERSONNAGE, QUI SORT MIRACULEUSEMENT DE SA TORPEUR? PARADOXALEMENT CETTE TENTATIVE DE PHAGOCYTER LES MOTS POUR DÉNATURER LA RÉALITÉ QU’ILS DÉSIGNENT N’EST-ELLE PAS AUJOURD’HUI DAVANTAGE À L’OEUVRE EN OCCIDENT, PLUS QUE DANS LE MONDE DE L’ISLAM RADICAL QUE VOUS PARODIEZ ?

Toute la réalité du monde ainsi que la vie et le pouvoir sur la vie sont dans le verbe. Les ordres possédants n’ont jamais cessé de tout oser pour s’approprier ce pouvoir suprême. Faute d’y parvenir, ils construisent des dictatures dans lesquels ils font régner la terreur. L’Abistan est ce monde achevé où la parole est morte et avec elle la vie. La langue n’est la vie que dans la liberté. L’Occident est aujourd’hui dans une contradiction sans issue, il glorifie la liberté et la vie mais les met au service d’un ordre totalitaire insatiable et invincible, le marché financier mondialisé, et ne laisse au peuple que le loisir de râler. Il y a à l’oeuvre dans les profondeurs de l’Occident un Occexit qui conduit à son éclatement. L’islam radical le sait et enfonce des coins dans les lignes de faille.

POUR CONTINUER SUR LA QUESTION POLITICORELIGIEUSE, CONTRAIREMENT À CERTAINS COMMENTATEURS INQUIETS D’ÊTRE TAXÉS D’ISLAMOPHOBIE, VOUS NE SEMBLEZ PAS OPPOSER DE MANIÈRE TRANCHÉE LES RADICAUX AUX MODÉRÉS… PENSEZ-VOUS QUE L’ISLAM SOIT RÉELLEMENT RÉFORMABLE, COMPATIBLE À TERME AVEC LA DÉMOCRATIE ?

Sur ces questions sensibles, il faut être clair. Ce que je dis depuis des années, que je tire d’une longue observation du monde musulman, c’est que depuis les indépendances des pays arabes, tous sunnites et plutôt très rigides, et la révolution khomeyniste qui a transformé l’Iran chiite en république islamique, l’islam est entré dans une nouvelle ère : il accédait au pouvoir et retrouvait les ambitions qui étaient les siennes au temps du Prophète et des premiers califes : combattre les infidèles et islamiser la planète pour la gloire d’Allah. Si l’objectif fait unanimité, la méthode en revanche est cause de fortes divergences entre les différents courants islamiques, voire de conflits mortels : on est pour le djihad ou la da’wa, le takfirisme ou le salafisme, la démocratie et la takiyya, l’invasion commerciale et migratoire, la communautarisation des fidèles et l’islamisation de l’environnement, etc. Les saoudiens qui sont riches et très motivés parce que héritiers directs du Prophète, jouent toutes les cartes. A mon avis, il faut abandonner tout espoir de voir un jour l’islam se réformer pour se rendre compatible avec la démocratie. Il n’y aura jamais plus un Atatürk ou un Bourguiba nouveau pour tenter cela. C’est bien le moment, quoi que tardif, pour renforcer l’état de droit et l’éducation afin que la laïcité soit un avantage pour tous et pour chacun.

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L’ART DE SCULPTER LE VERBE N’A PAS QU’UNE VOCATION POLITIQUE, MÊME SI CELLE-CI EST TRÈS PRÉSENTE CHEZ VOUS. SI L’ACADÉMIE FRANÇAISE VOUS A DISTINGUÉ, C’EST AUSSI PARCE QUE VOUS PRATIQUEZ UNE LANGUE À LA FOIS VIVANTE ET EXIGEANTE. AU-DELÀ D’UN GOÛT ÉVIDENT POUR LA NARRATION, VOTRE STYLE, VOTRE «PETITE MUSIQUE», SE CARACTÉRISENT PAR UNE FORME D’ACCUMULATION, UN PEU À LA MANIÈRE DE FLAUBERT. EST-CE POUR VOTRE IMAGINATION LE MOYEN DE SE DÉPLOYER DANS LA JOUISSANCE DE LA LANGUE TOUT EN SATISFAISANT AU DÉSIR DE CIRCONSCRIRE SON OBJET AVEC UNE PRÉCISION EXTRÊME ?

Mon ambition quand j’écris est de donner autant de plaisir au lecteur, quand il aura mon livre entre les mains, que j’en recois moi-même en écrivant. La relation intellectuelle entre l’auteur et le lecteur gagne lorsque le plaisir d’écriture et le plaisir de lecture sont de même intensité.

LE GOÛT DU PARADOXE SEMBLE ÊTRE UN AUTRE TRAIT DE VOTRE MANIÈRE. IL PEUT S’AVÉRER PUR JEU D’ESPRIT, MAIS SERT LE PLUS SOUVENT LE PROPOS, COMME LORSQUE VOUS DÉCRIVEZ PAR EXEMPLE DANS 2084 LA MANIÈRE DONT SOUMISSION ET RÉVOLTE SONT VOLONTAIREMENT INTRIQUÉES ET STIMULÉES PAR LE POUVOIR, OU BIEN ENCORE LA FAÇON DONT S’Y ARTICULENT FOI ET INCROYANCE. LA RÉCURRENCE DE CETTE FIGURE N’EST-ELLE PAS LE SIGNE DE VOTRE VOLONTÉ DE TRAVERSER LES APPARENCES – LE PROPRE DU PARADOXE ÉTANT D’ÉNONCER UNE CONTRADICTION QUI N’EST QU’APPARENTE ?

Il n’y a de paradoxe que dans la formulation. Les faits admettent parfaitement la cohabitation de deux énoncés contradictoires. La réalité n’est pas paradoxale, elle peut nous paraître mystérieuse mais seulement parce que nous sommes ignorants. Dire par exemple que la matière et l’énergie sont une même réalité et qu’elles ont à voir avec le carré de la vitesse de la lumière est un choc si nos connaissances en physique sont élémentaires, mais si on est Einstein c’est l’évidence. Convaincre le lecteur est un vrai travail, tout est bon pour gagner son attention, le paradoxe, la contradiction, la démonstration, l’exagération.

© Éditions Gallimard
© Éditions Gallimard

ON RIT SOUVENT À LA LECTURE DE VOS ROMANS, D’UN RIRE VOLTAIRIEN, DONT L’IRONIE CINGLANTE NE DISSIMULE PAS LA FORCE DES POSITIONS, MAIS AU CONTRAIRE L’AMPLIFIE. AU REGARD DE LA SITUATION ACTUELLE, OÙ TROUVEZ-VOUS ENCORE LA FORCE DE PRENDRE CETTE DISTANCE? LA CRÉATION LITTÉRAIRE PERMET-ELLE SEULE CE COURAGE ?

Notre force est l’amour de la vie et de la liberté qui coule dans nos veines. Si la peur nous domine, la vie ne tardera pas à nous quitter. Le regretté Tahar Djaout, un écrivain très important pour les algériens, nous a laissé un mot très fort : “ Si tu parles tu meurs, si tu ne parles pas tu meurs, alors parle et meurs ! “ Quelques semaines plus tard, en juin 1993, un islamiste fou d’ignorance l’a abattu d’une balle dans la tête alors que l’écrivain accompagnait sa petite fille à l’école. Je pense que dans ces moments de terreur où se joue le destin d’un pays, la littérature a un double devoir : tout dire quitte à effrayer et décourager, et tout dire avec humour quitte à relativiser le danger. C’est selon moi une bonne combinaison pour insuffler du courage au lecteur.

PENSEZ-VOUS QUE LES ÉCRIVAINS DITS FRANCOPHONES, ISSUS DES ANCIENNES COLONIES, REVIVIFIENT LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, LE ROMAN EN PARTICULIER ? SI OUI, EN QUOI ?

Le fait est là : les écrivains francophones sont de plus en plus nombreux sur les étals des libraires et souvent dans les meilleures ventes. Leur littérature séduit par ses thèmes, ses qualités, ses accents. Est-ce qu’elle revivifie la littérature francaise ? Pourquoi pas mais moi je vois qu’il y a une littérature francaise et une littérature francophone qui vont leurs chemins respectifs qui parfois se croisent. La société francaise est elle-même ainsi, il y a des francais de souche et des francais d’importation. Ils partagent la même langue mais ne l’utilisent pas, ne la cuisinent pas de la même manière.

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
2084 : la fin du monde, éd. Gallimard, 2015 – Grand prix du roman de l’Académie francaise 2015, Prix du meilleur livre Lire 2015
Gouverner au nom d’Allah : islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, éd. Gallimard, 2013
Rue Darwin, éd. Gallimard, 2011 – Prix du Roman-News 2012
Le Village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller, éd. Gallimard, 2008 – Grand prix RTLLire 2008, Grand prix de la francophonie 2008, Prix Nessim-Habif (Académie royale de langue et de littérature francaises de Belgique), Prix Louis-Guilloux
Petit éloge de la mémoire : quatre mille et une années de nostalgie, éd. Gallimard, 2007
Poste restante : Alger : lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, éd. Gallimard, 2006
Harraga, éd. Gallimard, 2005
Dis-moi le paradis, éd. Gallimard, 2003 L’Enfant fou de l’arbre creux, éd. Gallimard, 2000 – Prix Michel-Dard
Le Serment des barbares, éd. Gallimard, 1999 – Prix du premier roman 1999, prix Tropiques 1999

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