DOSSIER SPECIAL CROSSWORLDS

 

A Vancouver, « la minorité visible est blanche » constate Henry Yu, professeur d’histoire à l’Université de Colombie- Britannique. Mais cela ne va pas de soi : la communauté chinoise a dû s’accrocher avant de se faire accepter et respecter par les autres Canadiens. La ville porte en son sein les traces de son combat.

 

Entrée de Chinatown, le Millenium Gate

Entrée de Chinatown, le Millenium Gate

Chinatown
A l’entrée du quartier chinois se dresse l’imposant Millenium Gate, inauguré en juillet 2002 : des stores, beaucoup de bibelots et des produits alimentaires. Il y a aussi le Chinese Cultural Center Museum ainsi que le magnifique jardin Dr Sun Yat- Sen, unique jardin Ming hors de Chine. Flotte dans l’atmosphère un air différent, une sensation de dépaysement. C’est doux l’enracinement culturel. Pourtant, ce même Chinatown – avec les édifices en moins et les cabanes de bois en plus – a longtemps servi aux hommes politiques blancs pour marginaliser voire demander l’exclusion des Chinois de la ville. L’air y était trop différent. Arrivés pour la première fois en 1858 de Californie puis en 1860 de Chine, les Chinois ont subi jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale une constante discrimination. Un an après l’entrée de la Colombie- Britannique dans la Confédération en 1871, une loi visant à les empêcher d’accéder aux urnes fut amendée. Néanmoins, lorsqu’il fallut construire le Pacific Railway, Vancouver, la belle multiculturelle, encouragea l’immigration chinoise pour finalement refermer ses portes une fois les travaux finis. Mais les Chinois ne se découragèrent ni devant la head tax, ni devant les tentatives d’expulsion après le Grand Feu de 1886. Pas même les émeutes ne réussirent à les évincer définitivement. Le 1er juillet 1923, jour dit de l’Humiliation, la Loi prit le parti de l’efficacité et restreignit à quatre « catégories » de Chinois le droit de vivre au Canada. La dynamique se poursuivit en 1930 lorsque seules les épouses et enfants de résidents canadiens purent immigrer alors que cette exigence d’attachement familial n’était requise pour aucun autre groupe ethnique. En 1947, le Premier Ministre Mackenzie King déclarait : « une immigration à grande échelle venue d’Orient changerait la composition fondamentale du Canada. » Pourtant, cinquante ans plus tard, les Chinois constituent 18 % de la population de Vancouver et ce pourcentage ne cesse de croître. La langue chinoise (tous dialectes) est d’ailleurs considérée comme la deuxième langue de Colombie- Britannique, après l’anglais. A la parade célébrant le nouvel an chinois dans Chinatown cette année, il y a foule. Le regard vis-à-vis des Chinois, et de Chinatown, a changé. Les Canadiens se souviennent du volontarisme des Chinois pendant la Seconde Guerre Mondiale. D’ailleurs, ces derniers obtinrent le droit de vote en 1947. De l’image de ghetto instrumentalisée par l’argumentaire antichinois naquit un lieu où il est bon de se retrouver. En 1967, un système d’immigration « de points » fut mis en place : la race n’est désormais plus un facteur de refus.

 

Aberdeen Centre
Bienvenue dans l’immense mall de la ville de Richmond située au Sud de Vancouver. Ici, la décoration kitsch flirte avec la technologie. On entend peu parler anglais. Un nouveau Chinatown ? Les sourcils se froncent : « je suis Chinoise, mais je n’irai pas vivre à Chinatown, les rues sont sales. » En effet, ce n’est pas à Chinatown mais à Aberdeen que se retrouvent les jeunes Chinois de 2014. Ils représentent une nouvelle vague d’immigrants, nés au Canada ou bien issus d’une immigration plus récente et plus riche comme celle de Hong Kong dans les années 80. Les avis sont partagés quant à l’intégration des Chinoise à Vancouver. Une vendeuse de 21 ans, arrivée de sa campagne à 18 ans, est fière de me présenter son petit business de cosmétiques. A son arrivée, elle ne parlait pas un mot d’anglais et ne se sentait pas à l’aise. Aujourd’hui, elle ne compte pas repartir, de toutes les manières : « c’est du pareil au même » puisque, ici elle ne côtoie que des Chinois. » Deux boutiques plus loin et changement de discours. « Je suis Canadienne. Je suis née ici », s’empresse de me signaler la vendeuse du magasin lorsque je lui demande si elle est Chinoise. Pourtant, elle me confirme qu’elle était bien en train de converser en mandarin lorsque je suis arrivée.

 

University of British Columbia
Ou encore University of Billion Chinese pour les mauvaises langues. J’ai longtemps cru ressentir un racisme latent, véhiculé par des blagues banalisées et quotidiennes. Il y a ceux qui se font surnommer les F.O.B (Fresh Off the Boat), c’est-à-dire ceux qui viennent de sortir de leur bateau et n’ont pas encore adopté un style de vie nordaméricain ou encore ceux qui ne cherchent pas à en adopter un ; et puis il y a les « bananes », c’est-à-dire les « jauneS de l’extérieur » mais « blancS à l’intérieur. » A UBC, j’ai rencontré Sherry. Ce fut facile, c’est ma colocataire. Arrivée il y a huit ans à Calgary, elle a suivi sa tante et ses parents dans l’aventure canadienne. Bien qu’à l’origine contre l’idée de quitter leur pays, ses grands-parents les ont rejoints. « La famille, c’est le plus important pour les Chinois » m’explique-t-elle. A l’université, elle ne pense pas être l’objet de moquerie. Elle aussi plaisante des habitudes des  n’est pas pour autant qu’elle lie des profondes amitiés avec ces derniers, mais c’est autant une habitude qu’un choix. « Les Chinois aiment rester entre eux » affirme-t-elle. Concernant son sentiment d’appartenance, Sherry hésite. « Disons que j’ai plus de documents officiels qui me décrivent comme chinoise. » Pourtant, Sherry n’imagine pas une seconde retourner vivre en Chine, d’ailleurs sa mère serait contre.

 

Clara Wright (promo 2016)