Tribune:

La mise en place de la loi ORE et de Parcoursup, la violence de la contestation étudiante qui a enflammé le printemps 2018, ont profondément marqué les universités et leurs communautés. Mais avec une médiatisation du mouvement sans précédent, c’est plus largement l’image de l’Université française qui en sort dégradée auprès du grand public et des milieux socio-économiques. Il est urgent de réagir et de construire une stratégie de revalorisation comme le ferait toute organisation après une crise aussi intense.

 

Mai 1968, mai 2018 même combat ? En pleine commémoration de mai 1968, la tentation serait trop belle de trouver aux deux printemps des similitudes. Les raisons de la colère des étudiants en 2018 n’ont pourtant rien à voir avec celles de leurs aînés.

En 2018, ce qui a mis le feu aux poudres se résume à un acronyme : ORE. Pour loi Orientation et Réussite des Etudiants – autrement nommée « loi Vidal » (*), et plus précisément sa principale disposition : «Parcoursup », nouvelle plateforme d’accès à l’enseignement supérieur.  Mis en place dès la rentrée 2017, en remplacement de feu « APB » (Admission Post Bac), ce nouveau dispositif a mis fin au très critiqué « tirage au sort » dans certaines filières universitaires dites en tension, c’est-à-dire en sureffectif. APB ne tenant nul compte des parcours et des résultats scolaires des lycéens, amenait parfois au recalage de très bons et motivés élèves au profit de moins méritants. Une injustice réparée, donc, par Parcoursup. Un argument massue largement matraqué par le Gouvernement pour promouvoir et faire accepter sa réforme.

 

LA SELECTION : MAL VUE EN FRANCE, INCONTOURNABLE AILLEURS

Mais Parcoursup a une contrepartie : un processus de sélection qui accorde plus d’autonomie aux universités dans le choix de leurs futurs étudiants. D’abord par l’étude des notes de lycée et des résultats aux épreuves anticipées du baccalauréat. Ensuite, par l’appui de chaque candidature  d’une lettre de motivation impérativement rédigée pour chacun des vœux exprimés (dix au maximum).

Sous couvert d’une orientation plus active, ce dispositif Parcoursup est, qu’on l’admette ou non, un système de sélection des futurs étudiants par les universités. Certains lycéens, ne répondant pas aux attendus, pouvant même se voir refuser l’inscription dans une filière de leur choix. Une vraie révolution en France, où l’accès à l’université était jusqu’ici ouverte à tous les bacheliers quels que soient leur niveau scolaire et leur motivation.

Ailleurs, la sélection à l’entrée des universités est pourtant pratique courante. La plupart des universités à l’étranger étudient avec le plus grand soin le dossier scolaire des candidats et leur lettre de motivation (dite « personal statement » en Grande-Bretagne). Il en va ainsi dans tous les pays anglo-saxons, mais aussi en Allemagne, où compte la moyenne obtenue à l’Abitur, l’équivalent de notre baccalauréat, en Italie, ou encore en Espagne, où les futurs étudiants doivent obtenir la moyenne à une épreuve spécifique baptisée « selectividad ».

Mais en France, décidément, ce principe de sélection, inédit, passe mal. Si les lycéens se sont peu mobilisés, la réaction d’une partie des étudiants certes minoritaire, mais extrêmement virulente ne s’est pas faite attendre : plusieurs universités ont été occupées pendant des semaines, à l’instar de Nanterre, Strasbourg, Grenoble, Paris 1 Panthéon Sorbonne, Rennes 2…. Des examens ont été reportés ou annulés, des Présidents d’université mis en difficulté et très exposés médiatiquement. Dans chacun des établissements perturbés, ces groupes de bloqueurs, souvent constitués de quelques dizaines d’étudiants tout au plus, étaient efficaces et organisés ; capables à eux-seuls de paralyser un site comptant plusieurs milliers de leurs homologues. Mais ce qui est nouveau, c’est surtout leur compétence en matière de communication, notamment via un usage expert des réseaux sociaux donnant au mouvement une résonance inédite, largement amplifiée par les médias classiques. Images chocs, vidéos virales, réactivité quasi instantanée à l’actualité.  A cet égard, la mythique « auto-conférence de presse » des étudiants révoltés de Tolbiac, diffusée sur Facebook mais interdite aux journalistes, restera un cas d’école vu par près d’un million de personnes !

 

L’IMAGE DES UNIVERSITES ENTACHEE

Ce qui frappe aussi dans ce mouvement, c’est sa brutalité. Des images d’une rare intensité : évacuations musclées par des forces de l’ordre manifestement débordées, parfois zélées, étudiants extrémistes encagoulés lynchant leurs congénères grévistes, jeunes hommes et femmes blessés, utilisation de cocktails Molotov, sans oublier les dégradations des locaux universitaires estimées à ce jour à plusieurs millions d’euros… Cette violence a marqué les esprits et réactivé un inconscient collectif qu’on avait remisé : des campus insécurisés, lieux d’affrontements potentiels, où suivre des cours et passer des examens est parfois impossible, le tout sous l’œil impuissant des gouvernants. Certains commentateurs ont même agité le chiffon rouge de la drogue et de la prostitution à même les campus bloqués.

Il ne faut pas minimiser les conséquences désastreuses de telles scènes relayées pendant plusieurs semaines par toutes les chaines de télévision, dans la presse écrite, à la radio et sur les réseaux sociaux. Le printemps 2018 a très sévèrement écorné l’image des universités. Et pas simplement celle des quelques universités sous les feux médiatiques (elles n’étaient pas plus de 10% à l’apogée du mouvement), mais bien celle de l’Université française en général, celle de « la Fac » comme on la qualifie péjorativement bien souvent.

Quels en seront les effets ? D’abord une conséquence sur le choix de nombreux parents de préférer aux universités d’autres établissements jugés plus sûrs (certains universitaires nous confient d’ailleurs en privé que cette actualité les a eux-mêmes convaincus de se tourner vers des écoles privées pour leurs enfants). Les universités risquent ainsi de perdre de bons candidats qui choisiront finalement un autre parcours dans l’enseignement supérieur.

Conséquence aussi sur les choix des entreprises et des recruteurs. On le sait peu, mais les entreprises sont aujourd’hui des partenaires financiers à forte valeur ajoutée pour les universités : contrats de recherche, achat de formation continue pour leurs salariés, participation à des chaires de recherche et à des fondations… En recrutant des diplômés, elles permettent également aux universités d’offrir des débouchés de plus en plus variés et attractifs aux étudiants. On peut donc craindre que ce mouvement entache ces relations encore fragiles, nombre d’entreprises ayant souvent plus d’accointance avec les écoles de commerce et d’ingénieurs dont beaucoup de leurs dirigeants sont eux-mêmes issus.

Conséquence enfin sur l’image de l’Université française sur le plan international. Dans un contexte de concurrence mondiale où les universités anglo-saxonnes tiennent le haut du pavé, le printemps 2018 n’aura certainement pas aidé à pour améliorer notre attractivité…

Nos universités n’ont pourtant pas déméritées ces dernières années. Elles ont changé, se sont réformées, professionnalisées, ouvertes sur leur territoire et sur le monde. Saluons cette formidable mutation, injustement perçue !

 

REAGIR, COMMUNIQUER, PARLER FORT.

Si l’heure est à l’apaisement et au repos suite à une séquence longue et très éprouvante, les gouvernances universitaires doivent se préparer à réagir et ne pas céder à la tentation du repli. Mais comment ?

D’abord politiquement en renouant le dialogue social en interne. Directions, enseignants-chercheurs, personnels administratifs et étudiants doivent se retrouver et consolider leur communauté.

Ensuite par une communication volontariste et combattive, à la hauteur de leur talent. L’Université doit urgemment redorer son image, sortir de son humilité et afficher sa fierté. Faire valoir ses atouts, communiquer sur la qualité de ses formations et l’excellence de sa recherche. Montrer qu’elle est tout sauf une voie de garage. Marteler que ses résultats sont là, avec des taux d’insertion dans la vie professionnelle dépassant les 90% après un Master. Rappeler que l’Université française reste l’une des moins chères du monde quand les tarifs d’inscription flambent dans les autres établissements publics et privés.

Cette communication doit être structurée et audacieuse. Chaque université doit pouvoir mettre en avant son identité, ses spécificités. Les Présidents, les enseignants-chercheurs, doivent se rendre plus visibles dans les médias et en dehors des situations de crise. Il est temps de montrer le rôle majeur des universités dans la société. Au-delà des questions d’employabilité, l’Université est un outil d’innovation technique, économique et sociale, elle apporte un éclairage face aux obscurantismes, structure des vérités face aux fake news, participe au progrès et à l’émancipation des hommes et des femmes.

L’effort doit aussi venir du Gouvernement. Celui-ci doit participer à cette dynamique de valorisation. Par exemple via une campagne de communication nationale (2) qu’aucune université ne peut lancer seule, faute de moyens. Mais aussi par un message de confiance et de réassurance qui doit être porté au plus haut niveau de l’Etat. Il y va de la cohésion et de l’image de la France.

 

 

 (1) La loi ORE est inscrite dans un vaste « Plan Etudiants » annoncé fin octobre 2017 par le gouvernement Macron. Elle vise à transformer profondément l’accès en premier cycle universitaire et à accompagner tous les étudiants vers la réussite.

(2) à l’instar de celle initiée en 2014 par Geneviève Fioraso alors Secrétaire d’Etat à l’Enseignement Supérieur et la Recherche

(*) Installée à Nantes et Paris, l’agence de communication CAMPUS COM accompagne les universités et les grandes écoles dans leur stratégie de communication