Né en décembre 2002 à l’ESSEC, le programme « Une grande école : pourquoi pas moi ? »  (PQPM) existe aujourd’hui dans 80 écoles. Retour sur cette success story de l’égalité des chances racontée par Chantal Dardelet, Directrice exécutive de ESSEC IIES (Institut de l’Innovation et de l’Entrepreneuriat Social) et Responsable du Pôle Egalité des chances de l’ESSEC, et Marie Morellet, responsable de l’accompagnement post-bac pour PQPM.


 

« Convaincre chaque jeune qu’il a en lui les ressources pour réussir » C.Dardelet
Le principe de ce programme est de « proposer à des collégiens et lycéens issus de milieux modestes de suivre des séances de tutorat leur permettant d’accroître leurs chances de poursuivre des études supérieures ambitieuses, parcours le plus souvent réservés aux jeunes issus des milieux socioculturels aisés », comme le rappelle le site internet dédié*. Chantal Dardelet précise : « Petit à petit, il faut que chacun se dise “ Pourquoi pas Moi ? ” Je pense que les principaux blocages sont dans les têtes. Il faut passer son temps à leur dire “Je te jure que c’est possible, ce qui ne veut pas dire que c’est facile ” et leur montrer que les autres sont une force dans la réussite ». Elle ajoute ensuite avec un brin de malice : « Ce serait paradoxal que nos écoles qui s’ouvrent à l’international ne soient pas plus diverses. »

Comment s’opère le choix des jeunes ?
Marie Morellet identifie 5 critères :
1. L’établissement : il est ciblé pour ses difficultés sociologiques, doit se situer non loin de l’ESSEC pour faciliter le déplacement des jeunes chaque semaine dans la grande école, et le chef d’établissement doit manifester son engagement dans le projet.
2. Le potentiel scolaire : les élèves cibles sont repérés par les professeurs « soit parce qu’ils ont déjà de très bons bulletins, soit parce qu’on on sent qu’ils possèdent quelque chose. »
3. Les critères sociaux : il faut que leurs parents n’aient pas fait d’études puisque « c’est quand les parents ont fait des études qu’ils connaissent le système. »
4. La motivation : « S’assurer que venir tous les mercredis à l’ESSEC ne leur fait pas peur et qu’ils ont un peu d’envie et de curiosité. »

En quoi consiste le programme PQPM ?
Les collégiens et lycéens se rendent à l’ESSEC tous les mercredis pour des séances de tutorat menées par des étudiants de l’ESSEC. A cela s’ajoutent des ateliers spécialisés pendant les vacances, des ateliers d’immersion en entreprise, des visites d’entreprises, forums étudiants.

 

10 ans déjà : « Une certaine légitimité » C.Dardelet
Près d’une décennie après le lancement du programme « Une grande école : pourquoi pas moi ? », où en est-on? « Nous n’aurions jamais imaginé que cela prendrait cette ampleur. J’ai la prétention de dire que dans la réforme du lycée il y a des choses qui ont été inspirées de ce qu’on a fait », déclare avec fierté Chantal Dardelet. Marie Morellet complète : « Côté tuteurs, il y a des étudiants qui savaient avant même d’être à l’ESSEC qu’ils voulaient rejoindre PQPM. Côté lycéens, il nous est arrivé d’avoir quatre ou cinq jeunes de la même famille. Parfois les parents ont déménagé et ils ont laissé leurs enfants dans le lycée uniquement pour le programme PQPM. Aujourd’hui, il y a une certaine notoriété du programme qui fait qu’on n’a pas trop de mal à recruter. » Chantal Dardelet dresse également le bilan en distinguant les élèves des tuteurs. « Les jeunes font tous un grand pas en avant. On les recroise et c’est formidable, on se rappelle ce qu’ils étaient au début. » Un véritable impact, donc, sans pour autant que PQPM ne les ait coupé de leur milieu d’origine : la démarche se fait toujours avec la famille. « Ce n’est pas au jeune d’entrer dans le système et au système de rester immuable. L’enjeu de la diversité, ce n’est pas de cloner les jeunes de la diversité, ni de toujours diaboliser le système, mais de trouver ensemble une façon d’avancer, tout en gardant l’exigence de la formation. » Côté tuteurs, l’expérience PQPM reste très enrichissante, en leur offrant la possibilité d’« être confronté à la diversité dans toute sa globalité », et de développer leur sens de l’empathie. Une enquête menée auprès des tuteurs révélait ainsi qu’ils utilisaient tous, à un moment ou autre, l’expression « Je me suis mis à la place » pour parler de PQPM. Enfin, pour les uns comme pour les autres, ce qui ressort de cet échange élèves-tuteurs, c’est de l’humain. « Il y a des liens qui durent, et qui durent après », constate Marie Morellet avec un sourire. « Les lycéens ont un attachement au programme très fort, une confiance absolue dans la bienveillance des étudiants. »

 

Un programme d’égalité des chances, pas de diversité sociale
L’originalité de PQPM, c’est tout d’abord son ancienneté. « L’ESSEC a été pionnière sur ce sujet-là parce qu’elle était légitime, grâce à son implantation sur le territoire de Cergy », rappelle Marie Morellet. Mais également et surtout la démarche qui sous-tend le projet. « La différence avec d’autres programmes, c’est que ce n’est pas que de l’opérationnel, il y a aussi un travail de recherche qui est fait. PQPM est inscrit dans une dynamique plus large d’entrepreneuriat social, d’économie sociale, qui est géniale. Il y a une réflexion de fond sur ce que l’on veut comme société, sur ce qu’est l’égalité des chances… » s’enthousiasme Marie Morellet. D’où la différence avec la politique de Sciences Po, précise Chantal Dardelet. « Plutôt que d’être toujours dans la réparation de la misère (même si c’est important), nous considérons qu’il faut s’y prendre avant. Faire des voies d’accès aménagées n’améliorera pas la société. Sciences Po offre un programme de diversité sociale d’une école. Nous offrons un programme d’égalité des chances. Nous n’avons pas un impact direct sur la diversité de l’école : notre objectif est avant tout sociétal. »

 

6 facteurs de succès
Né à l’ESSEC, le programme PQPM existe aujourd’hui dans 80 écoles. Pourquoi l’essaimage a-t-il fonctionné ?
1. « PQPM a été pensé historiquement avec une vocation d’essaimage », déclare en premier lieu Chantal Dardelet
2. Elle ajoute : « Deuxièmement, le programme n’a pas été pensé uniquement avec l’objectif d’accompagner des élèves de milieu populaire, mais avec également un objectif pour nos étudiants : leur garantir qu’avec cette expérience-là, ils allaient acquérir des compétences, ce qui a été le cas. » Un aspect qui a fortement incité les autres écoles à mettre en place ce programme : PQPM représentait une formation intéressante pour leurs étudiants.
3. Christian Margaria, l’ancien président de la CGE, s’intéressait à l’égalité des chances.
4. L’Etat au départ insensible au projet s’est penché sur la question à partir de 2005. « Il y a une vraie appropriation politique. » Aujourd’hui, 17 ministères soutiennent PQPM.
5. Le prestige de l’ESSEC a probablement joué un rôle.
6. Et comme le remarque Marie Morellet pour conclure, la personnalité de Chantal Dardelet, son charisme, son énergie, ont eu leur importance également. « Elle a porté tout ça à bout de bras. »

D’une école à l’autre, l’application de PQPM varie. « L’essaimage est souple, chacun a repris la formule à sa sauce », explique Chantal Dardelet, précisant que le principal, c’est de se donner comme objectif de renforcer la confiance en soi de chacun. « Après, comment on le fait, peu importe. » Le but utlime de PQPM ? « L’objectif c’est de toucher pas seulement nos jeunes mais tous les jeunes, pas uniquement nos tuteurs mais tous les élèves. Et surtout, d’essayer de toucher toute la société. »

Pour l’instant, en tout cas, ce sont mille collégiens et lycéens qui sont concernés chaque année. Ce qui n’est déjà pas si mal…

* http://egalite-des-chances.essec.edu/page-fille-1/une-grande-ecole-pourquoi-pas-moi

L’accompagnement post-Bac

De quoi s’agit-il ?
« Initialement il n’était absolument pas prévu de monter un accompagnement post-Bac. Mais en 2005 on s’est rendu compte qu’il fallait faire quelque chose », raconte Marie Morellet. En effet, lorsque la première promotion prise en charge par PQPM passe son Bac et se retrouve lancée dans la jungle de l’enseignement supérieur, certains élèves intègrent des filières éloignées de leurs milieux d’origine, parfois très exigeantes, et reviennent vers l’ESSEC pour demander de l’aide. En parallèle, une partie des anciens tuteurs souhaitait continuer à aider ces jeunes. Enfin, se posait la question de l’évaluation, sur le long terme, du projet PQPM. De ces trois constats naît l’idée de structurer l’accompagnement post-Bac via un système de parrainage. En 2008, Marie Morellet est donc recrutée avec deux objectifs : accompagner les tout jeunes bacheliers, mais aussi les observer afin de déterminer ce qui, dans le programme PQPM qu’ils ont suivi depuis le lycée, a porté ou non ses fruits, et pourquoi. Marie Morellet décrit ainsi le suivi individualisé qu’elle met en place, dès la terminale, avant même leur entrée dans l’enseignement supérieur, avec l’idée « de ne jamais les perdre », et de les rediriger ensuite, après le bac, vers le début du parrainage. Quatre volets sont mis en place dans ce programme :
1. Matériel et financier : leur donner l’information sur les possibilités de financement existantes, mais aussi créer des partenariats avec des entreprises et fondations qui proposent des aides
2. Psychologique et moral : « Les élèves formulent le fait que PQPM les aide à avoir confiance en eux, à être à l’aise à l’oral, à avoir une vision claire des possibilités qui s’offrent à eux », remarque Chantal Dardelet
3. Soutien au projet professionnel
4. Accompagnement scolaire

5 ans après, quel bilan ?
« Pour moi il y a une réussite au-delà de ce qui était espéré »,  se réjouit Marie Morellet. « Il n’y a pas de décrochage alors que c’est un public touché par le décrochage. Ils vont tous à quelques uns près jusqu’à Bac+5 ce qui prouve leur ambition. Et ils ont une stratégie scolaire très proche de celles faites par des enfants de famille CSP+. Par ailleurs, on observe une mobilité internationale très forte qui n’est pas gagnée sur des populations avec un fort ancrage territorial. » Leurs choix d’orientation ? 40 % se dirigent vers le management, environ 20 % vers les sciences dures, 12% vers la santé, etc. On note aussi que 30 % intègrent une classe préparatoire, et qu’un nombre non négligeable d’entre eux deviennent tuteurs PQPM dans leur école, ou s’engagent dans une structure du même genre. Par ailleurs, l’accompagnement post-Bac a permis à l’équipe PQPM de rester en contact avec 260 de ces jeunes sur un total de 275 : une belle victoire. Mais si le programme « Une grande école pourquoi pas moi ? » destiné aux collégiens et lycéens a essaimé dans 80 établissements, en revanche, l’accompagnement post-Bac, lui, n’existe qu’à l’ESSEC, faute de ressources suffisantes dans les autres écoles. Un projet de plateforme collective qui centraliserait les bonnes pratiques des 80 écoles est toutefois en discussion.

 

Claire Bouleau
Twitter @ClaireBouleau