Sciences Po en 2026
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Sciences Po en 2026 : comprendre sans certitudes pour décider avec impact ?

[Chapô global]Comprendre, décider, transformer : telle est la promesse des Instituts d’Etudes Politiques (IEP). Politisation des campus, Sciences Pipo, école des élites déconnectées, fabrique du pouvoir : au-delà de l’actualité et des clichés, Sciences Po et les IEP en région (Aix-en-Provence, Bordeaux, Fontainebleau, Grenoble, Lille, Lyon, Rennes, Saint-Germain-en-Laye, Strasbourg et Toulouse) font toujours partie des établissements les plus prisés des bacheliers et les plus sélectifs de l’enseignement supérieur. De fait, ces institutions restent des références pour celles et ceux qui veulent déchiffrer le monde… et y agir. Elles entendent d’ailleurs cultiver bien plus qu’un haut niveau académique : une capacité à relier les savoirs, à décrypter la complexité et à agir dans un monde en mutation. Et ce dans le cadre d’une politique d’ouverture sociale voulant incarner leur conviction qu’on peut réinventer l’élite sans renoncer à l’excellence. Et si la vraie force des IEP résidait dans leur capacité à former des profils capables de douter, d’analyser et d’agir dans un monde en mutation ?

SOMMAIRE

L’interview de Luis Vassy, directeur de Sciences Po
Des formations toujours aussi sélectives
Quel métier une fois diplômé d’un IEP ?

L’interview de Luis Vassy, directeur de Sciences Po

Excellence, exigence, esprit critique, engagement : les marqueurs de Sciences Po n’ont jamais été aussi stratégiques. Dans un monde en mutation rapide, l’institution réaffirme ses priorités pour former des profils capables d’analyser, de décider et d’agir avec impact. Luis Vassy, son directeur, décrypte les ressorts d’un modèle qui continue de faire référence.

Sciences Po en 2026
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L’esprit critique : la marque de fabrique des Sciences Po ? 

J’apporterais une réponse plus nuancée que cela. Nous développons l’esprit critique de nos étudiants, c’est évident. Mais développer son esprit critique nécessite de savoir beaucoup de choses. Et c’est pour cela que nous misons sur un vrai socle d’excellence académique et méthodologique. Ce, pour amener nos étudiants à combiner des savoirs fondamentaux extrêmement poussés et une capacité à raisonner, avec rigueur et interdisciplinarité. Comme je l’ai dit à nos étudiants lors de mon discours de rentrée : l’esprit critique s’exerce d’abord contre soi-même. De fait, la qualité première d’un futur dirigeant consiste à éviter d’avoir trop de certitudes, à rester curieux et ouvert au monde et d’en tirer le maximum pour prendre les bonnes décisions et adapter son comportement. Comme le disait Camus, il est important de savoir « penser contre soi-même. »

Votre Paris Climate School s’inscrit d’ailleurs pleinement dans cette dynamique. Mais qu’est-ce qu’on y apprend vraiment et quelle sera la valeur ajoutée de ses diplômés ?

Première école européenne dédiée à la transition écologique, elle a pour objectif de former une nouvelle génération de décideurs publics et privés en leur donnant les outils nécessaires pour innover et piloter la transformation environnementale dans leur administration ou dans leur entreprise, au plus haut niveau. Pour cette première année, l’objectif est fixé à 75 étudiants et nous avons déjà reçu des candidatures exceptionnelles, venant du monde entier. Un prisme international qui permettra à nos étudiants de mieux comprendre comment on appréhende les transitions dans les différentes régions du monde. Comme l’ensemble de nos huit écoles, elle défend une pédagogie combinant savoirs théoriques et pratiques, mais elle se distingue aussi comme une école très professionnalisante, avec une importante partie de la pédagogie consacrée aux études de cas fournies par des entreprises partenaires, des administrations, des ONG ou des organisations internationales. Trois spécialisations sont proposées pour la première année : finance, management des transitions, et adaptation. J’ai d’ailleurs été surpris de voir que cette dernière spécialisation a été la plus demandée. Cela prouve que l’on se trouve face à des jeunes qui veulent lutter contre le changement climatique, tout en ayant pleinement conscience que ce changement est déjà là. D’ailleurs, je ne pense pas que la division RSE des grandes entreprises constituera le débouché principal de ses diplômés. Formés à des cœurs de métiers, ils seront dotés des outils intellectuels et pratiques pour être pertinents dans leur domaine, mais dans une approche profondément ancrée dans les enjeux du changement climatique.

Abordons maintenant votre politique de mixité sociale. Chiffres à l’appui, quelles en sont les retombées concrètes aujourd’hui ? Que dites-vous à ceux qui pensent (pensaient ?) que cela pourrait compromettre l’excellence de l’institution ?

En tant qu’héritier de cette politique (à laquelle je tiens d’ailleurs beaucoup), je leur dirais qu’il s’agit d’un succès exceptionnel ! Il suffit de regarder les dernières statistiques du MESR parues en septembre dernier pour en être convaincu : aujourd’hui, il y a plus de boursiers à Sciences Po que dans la moyenne des universités parisiennes. Alors même que nous combinons cette politique de mixité sociale avec un niveau de sélectivité hors du commun. Un chiffre pour illustrer ce point : 1,8 % des bacheliers généraux obtiennent les Félicitations du jury, mais ils représentent à Sciences Po 42,8 % des étudiants admis par la voie générale. En d’autres termes, près de 10 % des bacheliers qui ont reçu les Félicitations du jury sont entrés à Sciences Po.Je rappellerais par ailleurs que seuls 6 % des étudiants de Sciences Po s’acquittent du montant maximal des frais de scolarité [depuis 2005, Sciences Po a mis en place, pour tous les étudiants dont les parents sont domiciliés fiscalement en France ou dans un pays de l’Espace Économique Européen, un système progressif de droits calculés en fonction des revenus de la famille. Depuis 2021, le calcul des droits de scolarité est individualisé, ndlr]. Par ailleurs, 30 % de nos étudiants ne payent aucun frais de scolarité (pour obtenir un des meilleurs diplômes au monde, Sciences Po étant classée 3ème meilleure université mondiale en Politics dans le classement QS 2026) et nous apportons, sur fonds propres, une aide complémentaire de 75% du montant de la bourse d’État des boursiers Crous. De fait, nous assurons non seulement la diversité à l’entrée de Sciences Po, mais nous faisons aussi le nécessaire pour assurer à tous nos étudiants des conditions d’étude leur permettant d’être au meilleur de leur performance.

Quel rôle les Conventions Education Prioritaire (CEP) jouent-elles dans cette dynamique ?

Un rôle très important. En effet, 15 % des effectifs en bachelor et 30 % de nos étudiants boursiers sont issus des CEP [pour diversifier son corps étudiant, Sciences Po a lancé le dispositif des CEP en 2001, une voie d’accès sélective destinée aux élèves de lycées relevant de l’éducation prioritaire, ndlr]. Car le niveau des admis à Sciences Po issus de CEP est excellent. Pour preuve, en 2024 ils étaient 17 % à avoir obtenu le bac avec Félicitations du jury, mais 22 % en 2025 ! J’ai d’ailleurs récemment écrit aux recteurs pour qu’ils nous signalent les nouveaux lycées souhaitant entrer dans ce dispositif.

En conclusion, diriez-vous que les diplômés de Sciences Po ont vocation à refléter la société, à la transformer… ou les deux ?

Choisir entre ces propositions, c’est faire peser sur nos étudiants une grande responsabilité ! Leur vocation (qui va encore gagner de la valeur au regard de la révolution engendrée par l’IA) c’est certes d’être très bons sur le fond, mais surtout de faire preuve d’une très grande agilité intellectuelle pour absorber la nouveauté et lui donner du sens dans un cadre systémique. Répondre au changement climatique, entrer à la DGSE, faire du journalisme ou de la finance : leurs choix et leurs ambitions sont divers et nous ne les opposons pas, car ils sont tous utiles à la société française.

« La qualité première d’un futur dirigeant consiste à éviter d’avoir trop de de certitudes, à rester curieux et ouvert au monde et d’en tirer le maximum pour prendre les bonnes décisions et adapter son comportement » – Luis Vassy, directeur de Sciences Po

Des formations toujours aussi sélectives

Sciences Po et les IEP restent des formations supérieures comptant parmi les plus sélectives de France, comme en atteste le Classement 2026 des 10 meilleurs IEP français publié par Challenges en décembre dernier. Un classement basé sur des critères clés, parmi lesquels : le nombre de professeurs, la proportion de mentions Très bien au bac ou leur taux d’accès 2024.

Cette année, Sciences Po Paris y maintient sa première place avec un taux d’admission à 6.5 % et 96 % de mentions Très Bien. Une pole position qui n’occulte pas des frais de scolarité élevés, le classement retenant notamment le coût annuel maximal en bachelor fixé à 14 720 euros. Un montant conséquent certes, mais à pondérer par les nombreux dispositifs de bourses et d’aides financières mis en place par l’établissement (« seuls 6 % des étudiants de Sciences Po s’acquittent du montant maximal des frais de scolarité » rappelait Luis Vassy un peu plus haut dans cet article), mais aussi par le salaire annuel brut moyen à six mois, qui s’élève à 42 439 euros, largement supérieur à celui des autres IEP du classement.  Sciences Po Lyon occupe quant à elle la 2ème marche du podium de ce classement. Membre du réseau du concours commun à sept Sciences Po en région (avec Toulouse, StrasbourgLilleRennesAix-en-Provence et Saint-Germain-en-Laye), l’établissement s’illustre comme étant encore plus sélectif que l’institution parisienne. Pour preuve, 6 % seulement des candidats arrivent à franchir la porte de Sciences Po Lyon en première année. Et ce pour des frais de scolarité raisonnables (6 170 euros maximum en bachelor) et un salaire brut moyen à six mois plus que confortable (33 000 euros). Lille complète le trio de tête, en s’imposant comme l’IEP le plus sélectif du classement avec un taux de sélectivité à 3.8 %.

Si la sélectivité des IEP n’est donc plus à prouver, le nombre et la qualité de leurs spécialisations non plus. Des spécialisations que chaque IEP entend faire matcher avec les spécificités de son territoire. A titre d’exemples, Strasbourg offre logiquement une place de choix aux affaires européennes, Toulouse aux enjeux du contours méditerranéen et Rennes aux métiers de la transition écologique. Quand Aix propose, entre autres, une spécialisation sur la direction de projets ou établissements culturels et Bordeaux, une spécialisation autour de la Haute fonction publique.

Quel métier une fois diplômé d’un IEP ?

On a coutume de dire qu’un IEP, ça mène à tout… et ça se vérifie aujourd’hui !

Relations internationales, conseil/audit, marketing/commercial/vente, lobbying/relations extérieures, direction/stratégie/développement, communication, RH/recrutement, affaires européennes, ou encore juridique, politique, recherche, culture et social : on ne compte plus les débouchés ouverts aux diplômés des IEP. Des secteurs nombreux dans lesquels ils exercent des métiers aussi diversifiés que porteurs de sens. Parmi eux : consultant en stratégie et organisation, enseignant-chercheur, chargé de plaidoyers dans une ONG, fonctionnaire européen, administrateur de l’Assemblée nationale, directeur de projet culturel, directeur de cabinet ou auditeur financier, mais aussi consultant en projets environnementaux, inspecteur des douanes ou journaliste.

Nouveaux enjeux = nouveaux métiers ?

Des métiers qui les confrontent à de nouveaux enjeux. A titre d’exemples, 68 % des diplômés à 6 mois et 74 % des diplômés à 18 mois de Sciences Po à Paris déclarent que leurs missions revêtent une dimension sociale, sociétale ou environnementale. Par ailleurs, 70 % des diplômés à 6 mois indiquent que l’IA et le travail sur les données massives impactent leur poste. Sans oublier l’international qui, s’il n’est pas vraiment un nouvel enjeu pour eux, prend un nouvel élan en écho à la situation mondiale. Ainsi, 66 % des diplômés de Sciences Po Paris déclarent que leur poste possède une dimension internationale et plus de 30 % travaillent à l’international (dont 64 % en Europe). Autre chiffre à retenir : 41 % de ses jeunes diplômés internationaux sont restés travailler en France Des enjeux qui font écho à leurs critères pour choisir leur premier poste. A l’IEP de Strasbourg par exemple, les jeunes diplômés privilégient avant tout le contenu de la mission ou du poste proposé, puis l’adéquation du poste avec leur projet professionnel et enfin, sa cohérence avec leurs valeurs.

Secteur public ou secteur privé ? Telle est la question. Mais avant de choisir leur métier, les diplômés des IEP doivent faire un choix crucial en début de carrière : secteur privé ou secteur public ? Et leurs décisions sont assez équilibrées. A Strasbourg par exemple 53 % des diplômés travaillent dans le privé, 43 % dans le public et 4 % ont un statut non-salarié. A Lille, 41 % ont fait le choix du privé, 34 % du public et 22 % se sont orientés vers des organisations à but non lucratif. Sachant bien sûr que rien n’est définitif : non seulement on peut passer du secteur privé au public, mais les allers-retours entre ces deux sphères sont de plus en plus appréciés par les entreprises et les administrations, qui y voient un moyen privilégié de mixer les approches et donc, de gagner en performance, en efficacité et en impact.

Mais il faut bien reconnaitre que le secteur public a un faible pour les diplômés des IEP, particulièrement pour ceux de Sciences Po Paris, qui présente de très bons résultats aux concours administratifs 2025. Rappelons que la Prépa Concours, (École d’affaires publiques), permet aux étudiants en deuxième année de master, aux diplômés de l’établissement ou à des étudiants externes de suivre une formation d’un an pour se présenter aux concours de la haute fonction publique : INSP, INET, EHESP, Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Assemblée nationale, Sénat, Banque de France, Affaires maritimes, Ville de Paris. De fait 77 % des admis 2025 au concours de l’INSP (Administrateur de l’État) sont issus de Sciences Po. Tout comme 58 % des admis au concours de l’INET (Administrateur territorial), 32 % des admis au concours de l’EHESP (Directeur d’hôpital), 55 % des admis au concours de la Banque de France (Cadre de direction), 56 % des admis au concours de l’Assemblée nationale (Administrateur-adjoint) et même 80 % des admis au concours du Sénat (Administrateur) et 83 % des admis au concours des Affaires maritimes (Administrateur).

Comprendre sans certitudes, décider avec impact : plus qu’une formule, c’est sans doute ce qui résume aujourd’hui le projet des IEP. Dans un environnement mouvant, l’ambition de ces institutions n’est pas de former des profils qui savent tout, mais des diplômés capables de questionner, d’analyser et de faire des choix éclairés. Au fond, la promesse des IEP tient peut-être en une ligne : former des profils capables de ne jamais cesser d’apprendre. Dans un monde où les repères évoluent vite, cette capacité à douter, comprendre et prendre des décisions reste sans doute leur atout le plus durable.