L’historien Alain Corbin est l’un de ceux à avoir renouvelé sa discipline en portant son attention non plus seulement sur les évènements saillants et les grandes figures, mais en s’intéressant plus particulièrement à la vie sensorielle de nos aïeux, et à ce que celle-ci et ses représentations peuvent nous permettre de mieux comprendre du passé. Trente ans après le succès international du Miasme et la jonquille consacré à l’odorat, et bien que son travail ne se limite pas à cette étude du sensible, il revient avec une passionnante Histoire du silence.

 

Depuis Le Miasme et la jonquille, vous êtes considéré comme un historien des sensibilités. Cette façon de prendre pour matériau un objet subjectif vous rattache-t-elle à la nouvelle façon de faire de l’Histoire inventée par l’école des Annales ?

Je ne me sentais pas très proche à vrai dire de Fernand Braudel, dont la fameuse théorie des temporalités, Temps long/Temps immédiat, se trouve d’ailleurs déjà chez Michelet. En réalité je me sens plus apparenté à la tendance de l’école des Annales incarnée par Lucien Febvre, qui dans un article célèbre déplorait l’inexistence d’une histoire des sensibilités. J’ai été très influencé par la lecture de son texte sur Rabelais et le problème de l’incroyance au 16è siècle, où il développe cette idée que les hommes du Moyen âge étaient dotés d’un autre outillage mental que le nôtre, déterminant chez eux une vie sensorielle tout à fait différente. Cette partie de mon travail s’intéressant à l’histoire de la réception des messages sensoriels, relève d’une approche qui s’est développée de manière très conséquente ces dernières années, avec en particulier le travail de David Howes, Constance Classen et une nombreuse équipe d’anthropologues anglo-saxons depuis le début des années 90’. On ne peut que constater une approche différente des sens selon les cultures et les époques, qui possèdent chacune une hiérarchie propre, un système de correspondances variable. On peut en cela parler d’une anthropologie sensorielle. Le goût et le toucher font l’objet d’un nombre d’études moins important. La vue, considérée pour sa part comme l’un des sens les plus nobles depuis Platon, suscite plus d’intérêt. Il faut préciser que l’étude de la réception des messages sensoriels ne revient pas à étudier le sentiment, pas plus que les émotions. La distinction de ces trois niveaux, qui relèvent tous de la sphère du sensible, a été un des problèmes majeurs posés par la rédaction de l’Histoire des émotions. Michel Delon, spécialiste d’histoire littéraire du 18è siècle, qui en a ouvert le deuxième volume, a résolu l’équation de la manière suivante : l’émotion serait le pont entre la réception du message sensoriel et le sentiment. Cette perspective m’a convenu, même si les choses sont sans doute un peu plus complexes. En ce sens, le terme d’historien des sensibilités est donc peut-être un peu excessif.

 

Votre approche exige nécessairement d’avoir un rapport sensible au sujet…

Cela me semble essentiel. Comme le disait Lucien Febvre, l’historien travaille avec l’imagination. Il faut toutefois se garder de tout anachronisme psychologique, et surtout essayer d' »enfiler la peau des autres », et aussi être attentif aux effets de réel. Il faut par ailleurs éviter l’indignation, et essayer de pratiquer une Histoire « compréhensive », toutes choses il est vrai, bien difficiles à mettre en œuvre dans la génération d’intellectuels engagés qui fut aux commandes dans la deuxième moitié du 20è siècle. Comme disait Alphonse Dupront, selon une très belle formule, face aux archives il s’agit de « laisser le monter le sens », et pour cela être aux aguets, démarche qui ne s’accommode pas d’idées toutes faites, du type de celles qu’avancent nos chiens de garde.

 

Votre enfance rurale, le contact précoce et quotidien avec la nature, ont-ils été déterminants dans le choix de vos sujets d’étude, le silence en particulier auquel vous venez de consacrer une histoire ?

J’ai grandi dans le bourg d’une commune rurale dans le sud du Cotentin, qui est un lieu particulièrement enfermé. Le bocage, lieu de silence, redouble cet enfermement. Le règlement de l’institution catholique où j’étais par ailleurs scolarisé dans les années quarante, datait de 1858 – d’une certaine manière je peux donc dire que j’ai vécu au 19è siècle! Le silence y était omniprésent, nous n’avions le droit de parler qu’à de très rares moments, ni au dortoir, ni en classe, pas plus qu’à la chapelle, seulement parfois dans le réfectoire lorsqu’au dessert, le préfet de discipline nous y autorisait. Il y avait aussi ce moment particulièrement consacré au silence qu’était l’Adoration perpétuelle ; nous nous succédions face au Saint-Sacrement, seuls sur un prie-Dieu, pendant une demi-heure dans l’attente de la relève. Tout cela prédisposait moins à préparer l’ENS qu’à s’adonner à la contemplation, au retour sur soi, à la réflexion personnelle. Après le brevet mon père m’a emmené une semaine à Soligny-la-Trappe, la grande, celle de l’abbé de Rancé et je me suis retrouvé plusieurs jours au milieu de moines qui ne se parlaient guère. Je n’assistais pas aux offices nocturnes mais dans la journée on ne croisait que des gens silencieux… Je me suis réellement intéressé au silence lorsque mon ami Robert Sauzet, spécialiste d’Histoire religieuse, est parti à la retraite et que j’ai contribué aux Mélanges de circonstance. Je venais de lire La vie de Rancé de Châteaubriand, dans l’édition annotée par Roland Barthes. L’auteur des Mémoires d’Outre-tombe séjournait à la Trappe de Soligny sur les conseils de son directeur de conscience. Il y est d’abord choqué en tant qu’homme du sublime, des tempêtes, des forêts américaines… Alors que comme l’on sait, l’abbaye de Rancé incarne tout le contraire, le dépouillement absolu, un réel bloc de silence. Cela m’a ainsi donné l’idée d’un article sur le sujet où l’influence de Bossuet, auteur notamment des Instructions aux Ursulines sur le silence, était d’ailleurs également présente, celui-ci ayant fréquenté l’abbaye d’Essay que devait racheter ma famille maternelle après la Révolution, et où il se réfugiait lorsque la Trappe faisait trop ressentir ses rigueurs.

 

On remarque que vous empruntez beaucoup d’exemples à la littérature dans votre Histoire du silence…

En effet, ce fut le problème principal de l’étude du silence. Par définition celui-ci ne laisse pas de traces, il existe peu de sources pratiques. Il y a quelques exceptions comme ce témoignage du Curé d’Ars que je reproduis, où celui-ci s’entretient avec un paysan de son silence devant le Saint-Sacrement : « Je l’avise et il m’avise ; il me regarde et je le regarde », lui répond-il pour expliquer ses longues stations de silence. J’ai donc dû en effet recourir aux spécialistes de l’écriture de soi que sont les poètes et les écrivains, seuls capables de véritablement transmettre leur expérience du silence. J’ai d’ailleurs, dans un article du Débat, plaidé pour l’utilisation de la poésie comme source historique. Toutefois, en littérature, notamment dans le roman naturaliste à la Zola, il faut se méfier des « tactiques d’illusion du vrai ». J’avais demandé, il y a quelques années, à un étudiant de travailler sur la question des sens dans les Rougon-Macquart. Son mémoire avait notamment montré que dans les classes supérieures, les séductions s’opèrent à distance, d’où le rôle très important du parfum. Alors que dans le peuple, on s’empoigne plus volontiers. Au-delà des artifices littéraires et des particularités de l’imaginaire zolien, cette étude disait donc des choses forts intéressantes.

 

Pour revenir du silence, vous établissez qu’il existe une « gamme du silence »… En ce sens, il n’est pas simple absence de bruit mais s’avère susceptible de modulations…

C’est là en effet l’essentiel. Aujourd’hui lorsque l’on parle à quelqu’un du silence, celui-ci se résume justement à la seule absence de bruit. Le silence ne se définit plus de nos jours que négativement. Il existe bien une histoire du bruit mais ce n’est pas celle qui m’a intéressé. Mon objet est la positivité du silence. Dans la prière tout d’abord, cela va de soi, à travers la méditation, le dialogue avec Dieu, le retour sur soi, la rupture avec l’espace environnant, de ce fait souvent éprouvé dans une clôture, un endroit fermé. Chez les symbolistes, Rodenbach par exemple, auteur de Bruges-la-Morte, la chambre possède une qualité de silence tout à fait particulière. Mais on peut aussi retrouver d’autres nuances dans la nature, comme chez David Thoreau et les transcendantalistes américains, en perpétuelle quête de silence. Le silence y est révélé, magnifié par les mille et un bruits de la nature, il en acquiert une sonorité positive. On rencontre aussi cette recherche du silence chez les Romantiques. Il existe donc différentes textures de silence. Celle de la chambre de Rodenbach n’est pas celle que recherche Thoreau dans les bois. La chambre n’a pas besoin de bruits pour éprouver la texture propre de son silence, alors que ceux-ci sont nécessaires dans la nature. Il existe aussi des différences de textures silencieuses dans les sentiments. Ainsi du silence de la haine, avant le meurtre, que l’on a pu trouver dans certaines archives d’assises – ce qu’avait d’ailleurs pressenti Mauriac dans Thérèse Desqueyroux (un spécialiste y a isolé jusqu’à onze types de silence…). On retrouve encore, le silence caractéristique de la mort chez Victor Hugo, celui de la tombe. On peut aussi citer le silence du « savoir se taire », très présent chez les mémorialistes des sociétés de cours, c’est alors un silence de protection, tactique… sous une forme alors bien différente évidemment de la façon de garder silence en amour, présente notamment chez l’écrivain symboliste Maurice Maeterlinck. Le croisement des regards, dans la séduction et le flirt, se fait en effet le plus souvent en silence, on retrouve cela au cinéma. C’est alors un silence qui présage à la réunion. Il marque une profondeur que la parole distrait, contrairement au regard. Nous trouvons encore, cette fois-ci dans le domaine politique, le silence du Roi : celui qui détient l’autorité se tait. On n’imagine pas Louis XIV disant n’importe quoi, parlant à tort et à travers. Ce silence a pour effet de donner un poids à la parole, comme on peut l’observer dans les mémoires de Saint-Simon. Le silence est un sujet quasiment infini.

 

Il y a ainsi des territoires du silence que vous n’avez pas inventoriés…

En effet. Je n’ai pas fait référence aux Pères du désert par exemple, bien qu’on y retrouve de nombreuses occurrences concernant le silence, car il faut être un vrai spécialiste pour s’aventurer dans ce corpus de textes. Il y avait aussi le problème du bouddhisme et des autres religions orientales. Ce sont des continents très vastes… Je me suis pour ma part souvent rendu au Japon. Un jour, à Kyoto, un professeur me faisait visiter jardins et musées et, arrivés devant un grand Bouddha, celui-ci fit brusquement silence, pendant tout un quart d’heure… Il faut être humble à l’égard des codes dont nous ignorons tout. J’avais déjà ressenti cela à l’occasion de mon livre sur les arbres, les japonais m’avaient eux-mêmes déconseillé de consacrer, comme j’en avais le projet, un chapitre au rapport spécifique qu’ils entretiennent à la nature, pensant à raison que je ne pourrais le considérer avec justesse, sans l’avoir réellement intériorisé. J’en ai également usé de la sorte dans l’Histoire des émotions à laquelle j’ai récemment participé, avec Georges VigarelloDe la même manière mon Histoire du silence est ainsi en effet circonscrite au monde occidental.

 

Bibliographie

 

Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Albin Michel, 2016

 

Histoire des émotions, tome 1 et 2 – avec Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, Seuil, 2016

 

La douceur de l’ombre – L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, Fayard, 2013

 

Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Flammarion, coll. « Champs », 2002 (1re éd. 1998)

 

Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Flammarion, coll. « Champs », 1990 (1re éd. 1988)

 

Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Flammarion, coll. « Champs », 1986 (1re éd. 1982)

 

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Flammarion, coll. « Champs »,1982 (1re éd. 1978)

 

A lire également : Ways of Sensing: Understanding the Senses in Society, de David Howes et  Constance Classen, éditions Routledge, 2014