Trois ans après son élection à la tête de Sciences Po, Frédéric Mion a tenu à imposer sa patte tout en conservant l’héritage laissé par Richard Descoings. Sa priorité ? Faire de Sciences Po une Ecole de rang mondial, se hisser au niveau d’Oxford, Cambridge et autres Harvard. Entre politique urbaine, acquisitions de locaux, délocalisation d’étudiants, réorganisation en Ecoles et développement des formations tournées vers l’entreprise, Sciences Po a bien évolué depuis 1872. L’Ecole ne se réduit plus au secteur public et prend de plus en plus en compte les enjeux internationaux pour se développer. Par ailleurs, à travers sa stratégie se dévoilant peu à peu depuis 2014 et visant l’horizon 2022, Frédéric Mion veut que Sciences Po vive avec son temps tout en continuant les chantiers lancés par Richard Descoings ; que l’Ecole se hisse au rang des meilleures universités mondiales en sciences sociales tout en conservant sa réputation nationale.

 

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Une organisation en Ecoles

Une stratégie de longue date héritée de Richard Descoings
Richard Descoings avait entrepris dès 2003 de réorganiser les dizaines de masters proposés par Sciences Po en « Ecoles », à la fois pour clarifier et rendre plus lisible la grille de formations offertes, mais également pour calquer davantage le modèle des grandes universités anglo-saxonnes organisées en « faculties ». En 2003 avait ainsi été créée l’Ecole de Journalisme de Sciences Po, aujourd’hui l’une des quatorze écoles reconnues par la profession de journaliste. En 2007 c’était l’Ecole de la Communication qui voyait le jour, regroupant un master en communication et un master en marketing et études. Deux ans plus tard en 2009, deux Ecoles ont été créées simultanément : l’Ecole de Droit, regroupant le master en Droit Economique et le master Carrières Judiciaires et Juridiques ; ainsi que l’Ecole doctorale qui forme de futurs doctorants dans cinq disciplines chères à Sciences Po : la sociologie, l’économie, le droit, la science politique et l’histoire. En 2010, la Paris School of International Affairs (PSIA) a regroupé neuf masters spécialisés dans les relations internationales accueillant plus de 1300 étudiants dont les deux tiers sont des étudiants internationaux. Si le changement de direction aurait pu faire craindre un revirement de stratégie, il n’en est rien : à la rentrée 2015, les étudiants de master 1 ont inauguré deux nouvelles Ecoles : L’Ecole urbaine qui regroupe deux masters (un francophone et un anglophone) ainsi qu’un double-diplôme avec la London School of Economics (LES), mais aussi l’Ecole des Affaires Publiques.

 

L’Ecole des Affaires Publiques : quelles (r)évolutions ?
L’Ecole des Affaires Publiques, loin de n’être qu’un changement de « forme », est un symbole d’une évolution de l’Ecole, mais surtout d’une évolution de la société et de ses besoins. La formation en Affaires Publiques a été refondée pour répondre davantage aux besoins de la sphère publique à l’ère de la mondialisation et du numérique. Si les 700 étudiants ayant débuté le master Politiques Publiques en septembre 2015 suivent toujours un cursus pluridisciplinaire avec de l’économie, du droit ou encore de la science politique, les sciences sociales ne composent plus à elles seules la formation. Désormais, les futurs responsables publics suivent des cours de négociation et de management, des cours portant sur les nouvelles technologies, ou encore des cours d’éthique. Face au nouveau paradigme des politiques publiques, Sciences Po se devait de faire évoluer ses formations en la matière : en passant de l’action à l’interaction, de l’intelligence individuelle à l’intelligence collective, l’objectif n’est plus le bien public mais le bien commun.
L’équipe pédagogique encadrant la toute nouvelle Ecole des Affaires Publiques a basé ses nouveaux programmes sur un espoir et une conviction. Leur espoir est de développer le sens du bien commun auprès d’étudiants qui construiront le monde de demain. Leur conviction ? Sciences Po est la meilleure institution pour un tel accomplissement. La réforme est selon le directeur de l’établissement une nécessité permanente, puisque réforme est à ses yeux synonyme de lutte contre la régression. Sciences Po a une responsabilité dans la défiance des élites en France et hors de France selon lui, et c’est pour répondre à cette dimension majeure qu’il faut sans cesse s’interroger sur la réforme de formation des élites.

 

Bientôt une école des métiers de l’entreprise ?
Plus des deux tiers des étudiants de Sciences Po se dirigent aujourd’hui vers les métiers de l’entreprise, soit une proportion inversée par rapport aux destinées d’il y a vingt ans. Loin de n’être plus que l’Ecole formant aux responsabilités dans les hautes administrations françaises, Sciences Po voit bien plus loin qu’un rôle d’« antichambre de l’ENA ». Selon Frédéric Mion, si l’excellence de la formation en Affaires Publiques à Sciences Po n’est plus à prouver, l’institution ne doit pas se reposer sur cette réputation et se doit de développer des formations répondant aux enjeux actuels, à des problématiques plus internationales et à une prise en compte de plus en plus grande des métiers de l’entreprise. La stratégie de développement des formations proposées par Sciences Po répond à une question fondamentale : De quelles compétences aura-t-on besoin demain ? Avec de telles ambitions, il paraît légitime de se demander si Sciences Po se mute peu à peu en école de commerce. Si l’institution concurrence de plus en plus ces écoles réputées et attire de plus en plus d’étudiants destinés à des postes d’encadrement et de direction dans le secteur privé, la « méthode Sciences Po » semble imposer une singularité.Selon le directeur, ce qui différencie un étudiant de Sciences Po d’un étudiant en école de commerce est que le Sciencepiste prend fondamentalement en compte une visée de bien être de la société. En effet de plus en plus, les entreprises ont besoin de managers sachant prendre des décisions précises et rapides, gérer des problématiques complexes et tenir compte d’un contexte multiculturel, ce que garantit la pluridisciplinarité des cursus à Sciences Po.

 

Une nouvelle logique urbaine

Un « campus oxfordien » à Sciences Po ?
Avoir un campus urbain en plein cœur de Paris pour rivaliser avec les plus grandes universités mondiales, telle est l’ambition de Frédéric Mion. Encore en pleines négociations, l’Institution devrait bientôt acquérir l’Hôtel de l’Artillerie, ancien siège des services des renseignements de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense qui s’étale sur plus de 14 000 m², à quelques 300 mètres de l’iconique 27, rue Saint Guillaume. Au milieu du boulevard Saint Germain, de la Rue du Bac et de la Rue d’université, cet ensemble immobilier se compose de deux corps de bâtiments autour d’une grande cour centrale, qui n’est pas sans rappeler la logique oxfordienne. Une transaction audacieuse dont les trois quarts du financement devraient, selon le directeur de Sciences Po, être couverts par les montants jusqu’alors consacrés à la location d’autres bâtiments. Cette acquisition permettrait en effet d’abandonner ces locations dont certaines sont assez excentrées, pour se concentrer sur les sites gravitant autour du 27, rue Saint Guillaume et dont Sciences Po est le propriétaire.
Ces nouveaux bâtiments ouvriraient de nouveaux espaces de travail, ce qui pallierait le manque de place dans les bibliothèques du 27 et du 30 rue Saint Guillaume. Par ailleurs, ils accueilleraient un centre de recherche, indispensable au rayonnement international de l’établissement. Un an après son arrivée, les effectifs des étudiants en Ecole Doctorale ont augmenté de plus de 60 % : le directeur souhaite accroître le nombre d’enseignants-chercheurs (ils étaient 220 en 2014)
pour renforcer le rayonnement international de son établissement.

 

Un poids plus grand des campus dans le collège universitaire
A la rentrée 2015, les étudiants du programme Europe-Afrique, auparavant accueillis au sein du campus de Paris, ont déménagé au campus de Reims. Cette évolution serait la première étape d’une stratégie de rééquilibrage des campus d’accueil du collège universitaire : Reims est destiné à accueillir de plus en plus d’étudiants en premier cycle, tandis que le campus de Paris se concentrera davantage sur les étudiants en master et les chercheurs. L’objectif de cette réforme est principalement de valoriser la formation de collège universitaire comme une formation en trois ans, indépendante de la formation en master. En effet jusqu’à aujourd’hui, les candidats et étudiants ont toujours considéré intégrer une formation en cinq ans, et non en deux cycles autonomes. Cette ambition a pour objectif d’élever le premier cycle universitaire de Sciences Po au niveau des colleges anglais ou américains, à l’heure où Sciences Po est entrée dans le cercle très fermé des meilleures universités mondiales pour certaines de ses formations en master.

 

Un besoin de diversification des rangs

Diversification sociale
Depuis son arrivée à la tête de Sciences Po en 2013, Frédéric Mion a affiché son ambition de diversifier toujours plus les rangs de l’Ecole. Accueillir des étudiants de tous les pays, de toutes origines sociales et des quatre coins de la France, tel est l’objectif du directeur. Aujourd’hui, il affirme que Sciences Po recrute dans près de 150 pays, et que des lycéens de toutes les régions françaises candidatent.
En 2001, Richard Descoings avait lancé le programme « Convention Education Prioritaire » (CEP), un contrat entre Sciences Po et des lycées relevant de l’éducation prioritaire (ZEP, REP, zones sensibles). En quinze ans, l’IEP de Paris a ouvert cette convention à plus de 100 lycées et a accueilli 1500 élèves issus de ce concours. Surtout, les chiffres en disent long quant aux conséquences de cette réforme sur la diversification sociale : Alors que les étudiants boursiers représentaient 3 % de l’effectif total des SciencesPistes en 2001, ils sont aujourd’hui 30 %. Si la CEP n’explique pas à elle seule ce nombre elle y a largement contribué, puisque 75 % des étudiants admis par la CEP sont boursiers. Frédéric Mion a à cœur de renforcer le dispositif de CEP, entre autres en réfléchissant avec le ministère de l’éducation à redéfinir une notion de « ruralité » pour pouvoir cibler des lycées enclavés situés en zones rurales, et pas nécessairement en « zone sensible ». A également été évoquée la possibilité d’ouvrir un dispositif de diversification pour accueillir par le concours d’entrée en master des étudiants qui ne postulent pas à Sciences Po, principalement pour des raisons d’autocensure.

 

Une internationalisation poussée
Sciences Po compte 13 000 étudiants, dont près de la moitié sont des étudiants étrangers, recrutés dans 900 établissements de près de 150 pays dans le monde, et envoie chaque année des étudiants par centaines dans plus de 450 universités partenaires.L’établissement a toujours opéré une internationalisation poussée de ses rangs. Outre les étudiants qui viennent le temps d’un semestre ou deux en « échange », Sciences Po a créé il y a plus de quinze ans une « procédure internationale » pour le Collège Universitaire, c’est-à-dire un concours spécifique aux étudiants étrangers. L’Institut d’Etudes Politique de Paris part à la recherche des cerveaux du monde entier pour les intégrer dans les formations du Collège Universitaire et, par la suite, au sein des masters. Ces étudiants internationaux étudient majoritairement dans le campus correspondant à la zone géographique de laquelle ils sont issus, et rejoignent le campus de Paris en master. Les étudiants ne parlant pas le français ne sont pas mis de côté, puisqu’ils peuvent accéder à de nombreux cours exclusivement en langue anglaise.Outre ce désir de faire des étudiants internationaux des étudiants à part entière en son sein, l’une des célèbres particularités de Sciences Po est la « 3A », ou autrement dit la troisième année à l’étranger. Les étudiants de troisième année ont l’obligation – sauf dérogation – de passer leur troisième année d’études hors de France, dans le pays de leur choix, en université partenaire, en stage ou bien en « projet personnel ». A l’heure où près de 40 % des jeunes diplômés travaillent hors de France, cette mixité est essentielle à la politique de l’établissement.
Cette internationalisation se retrouve particulièrement cette année avec la création de l’Ecole des Affaires Publiques, qui a renommé tous ces masters en anglais (en dehors de l’historique master Administration Publique), et dispense même la moitié de ses spécialisations exclusivement en langue anglaise. Cette formation s’est également enrichie d’un master en « Politiques Publiques, Nouvelles Technologies et Digital » qui démontre bien l’ambition de Sciences Po : confirmer son prestige national et international tout en se réinventant sans cesse pour s’adapter aux évolutions de l’ère du numérique et de la mondialisation.

 

Par Nina Millès, 4A