L’exponentielle connaissance des innovations
L’innovation est la plus excitante des disciplines à enseigner. Quoi de plus exaltant que d’être confronté à ce qui est nouveau, ce qui offre un regard différent, ce qui rend la vie plus simple ou plus enrichissante. Toutefois si elle est excitante, la discipline n’est pas pour autant simple à enseigner à cause d’une de ses qualités, son omniprésence. Elle est partoutet il suffit d’être doté d’oreilles, d’yeux, d’un nez ou d’une bouche pour être la cible d’une récente innovation. L’innovation est en effet partout. Elle déborde, se répand, envahit notre quotidien, pas un regard ne peut être jeté sans voir une innovation qui émerge depuis quelques semaines, jours ou heures que celle-ci se trouve dans la Silicon Valley, la Silicon Sentier ou la Silicom Shenzen. La globalisation de l’information précipite l’existence d’un nouvel objet, d’un nouveau service sur tous les écrans du monde au même instant. A l’évidence les plus disposés à intégrer ce contexte sont les plus connectés : adolescents, jeunes adultes, étudiants, dont le quotidien est largement rythmé par le regard compulsif posé sur les outils de communications. Et ce n’est plus seulement l’étudiant geek qui est concerné par cette connaissance des dernières innovations sorties, mais tout un chacun. Dès lors qu’il s’intéresse de près ou de loin à une passion, un sport, un art, un intérêt quelconque, il sait dans l’instant quelle innovation arrive dans ce domaine où que ce soit dans le monde. Ce n’est donc pas tant l’explosion des innovations qui semble poser problème que son exponentielle communication.

 

Faire tomber les murs de la salle de classe
Si l’enseignement de l’innovation tient au fait d’avoir conscience du monde tel qu’il a été pour qu’il soit ainsi, qu’il est en train de se faire, ainsi qu’émettre des hypothèses sur comment il sera, la plus grande difficulté réside dans la compréhension du monde présent pour en dégager des pistes permettant de considérer son futur. Une des voies est de s’appuyer sur ceux qui sont les plus abreuvés de communication et de fait les plus pertinents pour amener les innovations dans la salle de classe. Non seulement les étudiants sont les plus disposés à cela mais ils sont également ceux qui vont constituer le monde. Autrement dit, cette situation offre des hypothèses sur le monde à venir. C’est en conséquence une nécessité que de faire en sorte que la salle de classe soit un lieu de veille, d’exploration, de développement des innovations. Toutes les innovations doivent autant que possible, venir à chaque cours s’inscrire dans le paysage de l’enseignement. Par le compte Facebook ou Twitter de la classe, par le wiki ou le blog commun, l’innovation doit irriguer le contenu du cours. Chaque session doit être un fab’lab actif.

 

Comprendre l’innovation en train de se faire
Si ces étudiants sont les plus à même de partager les innovations, les souligner, les montrer, est-ce pour autant qu’ils les comprennent ? C’est là qu’intervient l’enseignant-decrypteur. Que l’on soit jeune étudiant, ou enseignant expérimenté nous sommes toujours aveuglés par les lumières de notre présent, et seule l’explication méthodologique, la rigueur d’un certain académisme, la mise en perspective, permet de comprendre les innovations qui inondent le quotidien plutôt que d’être écrasées par celles-ci. Nous ne pouvons plus enseigner de la même façon que lorsque les réseaux sociaux n’existaient pas, lorsque ceux qui aujourd’hui ramassent le savoir – Google, Amazon, iTunes, etc. étaient à leurs balbutiements. Comment ignorer plusieurs milliards de connectés aux réseaux sociaux, qui pour beaucoup sont les premiers – parfois les seuls – médias qu’ils regardent. De fait, il doit être notre premier canal pour l’enseignement. Loin de faire une apologie de ces mastodontes de l’économie digitale ; au contraire c’est en les instruisant, en veillant à leur déconstruction deleuzienne qu’il est envisageable de ne pas être écrasé par eux, mais de rebâtir à partir d’eux, le savoir qui demeure nécessité. Le rôle de l’enseignant se redessine, il n’est plus un « simple » porteur de savoirs, il est aussi organisateur, décrypteur, gestionnaire, éclaireur du savoir ou d’un certain savoir qui est apporté de manière brute au coeur de l’enseignement. Le sacro-saint sachant-apprenant a fait son temps, les enceintes de nos cours ne sont plus hermétiques, veillons à les casser avant qu’on ne le fasse à notre place.

 

Par Xavier Pavie
Professeur à l’ESSEC Business School, Directeur de l’ISIS (Institute for Strategic Innovation & Services)
pavie@essec.edu
Twitter : @xavierpavie