Michel Bitbol (photo Didier Pruvot, crédit photo Flammarion)

Avez-vous donc trouvé une réponse à la question que pose votre livre? La conscience a-t-elle une origine? Si l’on constate que la science n’est pas encore en mesure de rendre compte de la totalité du phénomène de la conscience, ne sommes-nous pas renvoyés à une approche nécessairement subjective, fondée sur des croyances personnelles?

Mon but dans ce livre est avant tout de poser cette question comme pour la première fois, d’apprendre à s’étonner de ses sous-entendus et de ses implications. Pensez à la façon dont la question de l’origine de la conscience est couramment comprise. On admet que la conscience est un « phénomène ». Comme tous les phénomènes celui-ci doit bien avoir une origine, que l’on suppose naturellement être un autre phénomène. Le phénomène de la fumée a par exemple pour origine le phénomène du feu. Mais a-t-on bien évalué la pertinence de ces idées très simples ? Pour commencer, la conscience est-elle vraiment un phénomène ? Un phénomène, selon son étymologie grecque, est une apparition, quelque chose qui peut être montré. Or, la conscience n’apparaît pas ; elle est l’apparaître tout entier. La conscience ne peut pas être montrée ; elle se montre d’elle-même. Par ailleurs, comment un phénomène pourrait-il être à l’origine de la conscience ? Etant un phénomène, il est donné ou donnable à la conscience comme une apparition, il en est un contenu actuel ou potentiel. L’apparaître tout entier peut-il provenir de l’une de ses apparitions ? Ces remarques suffisent à faire voir que nos manières habituelles de comprendre le monde sont peu adaptées à ce cas sans égal qu’est la conscience. Nous comprenons le monde en établissant des lois qui relient les phénomènes entre eux, et qui leur confèrent une forme d’unité par ce lien. Mais ce faisant, nous présupposons inévitablement qu’il y a des phénomènes. Le présupposé massif et tacite de la phénoménalité est voué à rester dans l’angle mort des explications scientifiques. Alors, face à ce qui semble être une limite fondamentale (et non pas provisoire) de notre capacité d’explication scientifique, que pouvons-nous faire ? Certainement pas déposer les armes de l’intelligence et se fier à l’opinion. Plutôt élargir le champ de notre investigation, à la manière dont la phénoménologie nous demande d’élargir le champ de notre attention. Cette nouvelle modalité amplifiée de la connaissance a été appelée la « neurophénoménologie » par Francisco Varela : elle consiste à poursuivre notre recherche dans les deux directions de l’attention, extravertie et introvertie, objective et réflexive, et à établir des rapports réglés entre l’une et l’autre, au lieu de vouloir réduire la seconde à la première.

Vous travaillez également sur la philosophie indienne classique. Est-ce justement parce que celle-ci est en quelque sorte moins « hémiplégique » que la pensée occidentale en prenant en compte la dimension spirituelle de l’homme?

Je ne pense pas que les grandes philosophies indiennes soient moins « hémiplégiques » que les pensées occidentales. Mais elles ont l’immense intérêt, pour nous, d’être généralement hémiplégiques en sens inverse de nos préjugés dominants. Elles offrent une remarquable analyse de la manière dont nous engendrons ce qu’elles appellent « l’illusion » d’un monde extérieur et d’un moi substantiel à partir des faits de conscience. Elles tracent à partir de là un chemin pour se libérer d’une telle illusion. Ce chemin n’est pas sans parenté avec la « réduction phénoménologique », et ceux qui l’empruntent sont donc immunisés par avance contre ce que j’ai qualifié d’« oubli » de notre point de départ conscient. À côté de cela, les philosophies indiennes manquent de ressources pour comprendre comment l’« illusion » d’un monde extérieur peut aboutir à une science efficace, et il est donc utile de les compléter sur ce point précis par des épistémologies occidentales. Cela me conduit à préconiser une synergie entre ces deux attitudes, afin de compenser l’hémiplégie de l’une par le demi-mouvement de l’autre.

Le souci métaphysique chez vous, si tant est qu’il soit avéré, a-t-il été suscité par votre connaissance de la physique quantique, dont on sait qu’elle a bouleversé les perspectives étroitement rationalistes d’un certain scientisme?

Plusieurs créateurs de la théorie quantique, particulièrement Niels Bohr et Werner Heisenberg, ont dû reconnaître que la physique ne peut plus utiliser sa stratégie habituelle, qui consiste à tenir l’expérimentation pour une « fenêtre ouverte » neutre et transparente sur le monde. Désormais, le monde est indissociable des procédés qui permettent d’y accéder. Les symboles de la théorie quantique permettent de prévoir des phénomènes expérimentaux valant pour tous, en tous temps et en tous lieux (c’est leur part d’objectivité) ; mais ils n’offrent pas une description de processus complètement indépendants des conditions expérimentales de leur manifestation (c’est en cela qu’ils manifestent une limite de l’objectivation). Cela ne peut pas manquer de susciter des réflexions (métaphysiques) sur ce qu’est la « réalité ». La réalité physique se résume-t-elle aux phénomènes expérimentaux ? Ou bien désigne-t-elle une structure cachée par le voile des phénomènes, que l’on espère inférer à partir de ces derniers ? L’ambition d’une forme extrême du rationalisme serait d’opérer l’inférence audacieuse d’un arrière-monde dont les phénomènes ne représenteraient qu’autant de reflets indirects. Cette ambition semble bel et bien entravée par la physique quantique. Mais un autre rationalisme a été renforcé par la physique quantique. Reconnaissant la finitude de l’homme à la manière de Kant, celui-ci se contente d’identifier les structures rationnelles qui rendent possible la formalisation unifiée et universellement valide d’un champ de phénomènes en expansion.

Propos recueillis par Hugues Simard

Bibliographie :

Mécanique quantique : une introduction philosophique, Collection Nouvelle Bibliothèque Scientifique, Flammarion, 1996 ; réédition Champs-Flammarion, 1997.
Schrödinger’s philosophy of quantum mechanics, Boston Studies in the philosophy of science, Kluwer, 1996
L’aveuglante proximité du réel : anti-réalisme et quasi-réalisme en physique, Champs-Flammarion inédits, 1998
Physique et philosophie de l’esprit, Flammarion, 2000
De l’intérieur du monde : pour une philosophie et une science des relations, Flammarion, 2010
La pratique des possibles : une lecture pragmatiste et modale de la mécanique quantique, Enaction Series, 2013, (publication en ligne)
La conscience a-t-elle une origine ? Flammarion, 2014