Miss Marple et Sherlock Holmes : détectives et managers ? Analyse de ces deux célèbres personnages de fiction par Jerzy Kociatkiewicz, professeur à l’Institut Mines-Télécom Business School.

 

Les romans policiers font partie d’un des genres les plus appréciés de la culture populaire, de la première apparition en 1841 du héros d’Edgar Allan Poe, C. Auguste Dupin, aux plus récentes séries télé noires scandinaves. Ces célèbres détectives de fiction ont servi de rôle modèle et de sources d’inspiration pour des générations de lecteurs et spectateurs ; il semble donc évident de s’interroger sur ce que nous avons appris, et ce que nous pourrions avoir appris, des plus célèbres d’entre eux.

La plupart des premiers détectives, et des plus appréciés, n’étaient pas décrits comme des leaders ou des managers (il a fallu attendre les procédures policières du 20ème siècle pour présenter de tels héros). Nous les admirons non pas pour leur capacité à inspirer des suiveurs ou à coordonner leur travail, mais plutôt pour leur don à résoudre des mystères et à rassembler avec brio des indices en apparence sans importance. Sherlock Holmes, créé par A. Conan Doyle, en est l’exemple type. Il apparait dans 4 romans et 56 histoires écrits par son créateur, ainsi que dans d’innombrables adaptations de films et pastiches, au point d’être reconnu comme le personnage le plus filmé dans toute l’histoire du cinéma (vérifier une telle assertion, étant donné les manques dans les archives disponibles et les différences dans les parodies et imitations du personnage, est une tâche suffisamment complexe pour dérouter le plus hardi des détectives). Il est le seul détective consultant au monde, car en effet il aide à la fois des clients privés, mais aussi la police, à résoudre des affaires difficiles.

En d’autres termes, S. Holmes est le praticien le plus accompli de ce que le théoricien de l’organisation Karl Weick décrit comme « sensemaking » : connecter et interpréter l’apparent éventail impénétrable de faits et impressions afin de créer une histoire compréhensible et sensée de ce qui s’est passé. Mais avant tout, il peut surtout rendre le monde explicable aux autres : à son acolyte Dr Watson, à la police, et bien sûr, aux lecteurs et spectateurs.

Point important, les romans policiers en général, et d’autant plus les histoires de S. Holmes, montrent la compréhension comme un processus : la collecte d’indices (parfois racontée, parfois en coulisses), les confrontations avec des personnages belliqueux, et même des scènes d’action. La solution n’est jamais non plus définitive : nous pouvons en effet terminer notre lecture satisfaits de l’explication donnée, mais nous pouvons aussi questionner la sagesse de ce grand détective. Pierre Bayard fait exactement cela dans « L’Affaire du chien des Baskerville »[1] : il relit le roman initial et, basé uniquement sur les faits présentés par le Dr Watson, débat sur une autre interprétation et un différent coupable. Mais il n’est pas nécessaire de se tourner vers des travaux critiques récents pour questionner les fins apparemment bien ficelées des histoires : S. Holmes est lui-même conscient de cela. Pour lui, arriver à l’apparente explication finale est dévastateur : face à un monde entièrement explicable, il sombre dans l’irritabilité, la dépression, et la prise de drogue (7% de solution de morphine, injectée en intraveineuse). La seule source de soulagement à cette inquiétude est de trouver de nouvelles énigmes pour éprouver son intellect. Cette contradiction est au cœur du charme intemporel de S. Holmes : nous souhaitons nous aussi un monde explicable, un monde où nous pouvons comprendre notre condition difficile. Non seulement nous savons que notre compréhension est sujette à révision, mais nous désirons aussi notre part de mystère, de merveilleux, d’inexplicable. Comme Karl Weick l’écrit « la réalité est un accomplissement continu ».[2]

Ce n’est cependant pas un problème auquel fait face Miss Jane Marple, la vielle dame détective amateur des 12 romans, innombrables nouvelles et adaptations télé. Elle se présente en apparence comme une vieille dame aimable, polie et inoffensive. Mais sa longue vie et ses capacités d’observation l’ont amené à mieux connaître que quiconque « toutes les formes de la méchanceté humaine » [3]. Miss Marple a vécu toute sa vie dans le charmant village anglais de St Mary Mead (même si elle est souvent amenée à voyager dans plusieurs des histoires), mais son confinement ne la conduit pas à se détacher de ce monde. Même si, tout comme d’autres détectives et managers, elle est engagée dans un « sensemaking » perpétuel, son attitude est plus sociale que celle de S. Holmes. Pour elle, l’important est de comprendre les rouages non pas en résolvant ce qui s’est passé, mais sur les motivations et mensonges des différents protagonistes impliqués dans les crimes qu’elle résout. De même, résoudre un crime demande souvent de réunir un nombre important de protagonistes afin d’élaborer une histoire commune de ce qui s’est passé. Les indices pour cette histoire sont fournis bien sûr par Miss Marple, mais le consensus est ce qui donne toute sa force à l’explication. C’est pourquoi certains universitaires parlent, non seulement de « sensemaking » mais aussi de « sensegiving »[4], en décrivant les activités d’un bon manager : aider les autres membres de l’organisation à construire une compréhension commune de leur environnement et de leur rôle dans l’histoire de l’organisation.

 

[1] Pierre Bayard (2007) L’Affaire du chien des Baskerville, Paris : Minuit.

[2] Karl Weick (1993) The collapse of sensemaking in organizations: The Mann Gulch disaster. Administrative Science Quarterly, 38/4: 628–652, p. 635.

[3] Agatha Christie (1943/2002) The Moving Finger London: HarperCollins, p. 285.

[4] Dennis A. Gioia & Kumar Chipeddi (1991) Sensemaking and sensegiving in strategic change initiation. Strategic Management Journal 12/6: 433-448.