Ont dit qu’ils permettent de lutter pour l’égalité femme-homme… mais aussi qu’ils renforcent les stéréotypes de genre. Quelle voix les réseaux sociaux portent-ils vraiment aujourd’hui ?
Partons d’un premier constat. Chez les adultes, l’adhésion aux stéréotypes a diminué sur une longue période. « La part de la population se disant d’accord avec l’affirmation selon laquelle dans l’idéal, les femmes devraient rester à la maison a ainsi diminué de moitié en 14 ans, passant de 44 % en 2000 à 22 % en 2014 » constate le rapport publié par France Stratégie en 2025 sur les stéréotypes de genre. Cocorico, la France fait donc partie des pays dont les représentations sont les plus égalitaires. Mais, parce qu’il y a un mais, un quart des Français continuent d’adhérer fortement ou modérément aux stéréotypes de genre, avec un écart significatif entre les femmes et les hommes. On observe même une recrudescence de certains préjugés, notamment chez les jeunes. En 2022, 57 % des 18-24 ans pensaient que les mères savent mieux répondre aux besoins et attentes des enfants que les pères, vs 50 % en 2014. Par ailleurs, le sondage réalisé par CSA et France Stratégie auprès des 11-17 ans montre que « l’adhésion aux différences sexuées d’aptitudes et de rôles sociaux est précoce, notamment sur la vocation parentale des mères et leur capacité supposée au soin des autres. Ainsi, 58 % des adolescents adhèrent à l’idée que les garçons sont par nature plus violents que les filles, et 40 % à l’idée qu’il est normal que les filles prennent plus soin de leur apparence que les garçons.
Médias traditionnels vs réseaux sociaux
Des préjugés amplifiés par le numérique, réseaux sociaux en tête. « Les réseaux sociaux agissent comme une arme de construction massive des stéréotypes de genre, en les relayant et les amplifiant, dès le plus jeune âge. Le nouveau combat, sans doute le plus difficile, portera sur le monde numérique : au‑delà des violences directes, la régulation des plateformes et des réseaux sociaux, au niveau européen, devra intégrer la lutte contre les stéréotypes eux-mêmes, faute de quoi tous les efforts (et progrès) de meilleure représentation dans les médias traditionnels seront absolument vains » indiquait Clément Beaune, Haut-commissaire au Plan et Commissaire général de France Stratégie lors de la publication du rapport. « Si les grands médias ont joué un rôle important et positif dans la diffusion du mouvement #metoo impulsé par les mouvements féministes, je les distingue drastiquement des réseaux sociaux, au sujet duquel il faut sincèrement s’inquiéter. On constate aujourd’hui une montée très forte des stéréotypes de genre sur les réseaux sociaux, poussée par la montée des courants conservateurs » estime Josiane Jouët Professeur émérite en Sciences de l’information et de la communication à l’Institut Français de Presse (Université Paris Panthéon Assas).
Tradwives et masculinistes, même combat ?
Symbole de ces courants sur les réseaux : les tradwives. Ces influenceuses conservatrices qui s’inspirent du mode de vie des femmes aux foyers américaines des années 50, se muant tantôt en Marylin Monroe (comme Estée Williams), tantôt en housewives (mais pas desperate !) 100 % dévouées à leur famille parfaite et à leur intérieur impeccable. Des femmes forcément minces, brushées, manucurées et maquillées dès le réveil : une esthétique faite pour coller aux canons d’Instagram. Un mouvement qui illustre parfaitement la polarisation d’un monde divisé entre les progressistes pro-égalitaire d’un côté et les conservateurs partisans du retour à une société marquée par de profondes inégalités entre hommes et femmes, de l’autre.
A leurs côtés « les contenus masculinistes fleurissent en toute impunité et ne sont pas assez, voire pas du tout, régulé par les réseaux sociaux, dont les algorithmes restent complexes et obscurs » ajoute Josiane Jouët. A tel point que le gouvernement s’est emparé du sujet. En juillet dernier, Aurore Bergé (alors ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations) a en effet adressé un courrier au président de TikTok, l’alertant sur le contenu « extrêmement préoccupant » diffusé par l’influenceur AD Laurent (ndlr : sa page TikTok réunissait 1,8 million d’abonnés sur la plateforme avant sa fermeture). En cause : la propagation d’une vision « déformée et toxique de la sexualité où la domination et la violence prennent le pas sur le respect et le consentement […] marquée par la diffusion répétée de lives avec des jeunes filles, dont il est difficile de déterminer l’âge tant elles paraissent jeunes […] des allusions sexuelles constantes […] et des vidéos décrivant des pratiques sexuelles violentes et sans consentement. » Le courrier de la ministre évoquait aussi des images contribuant « à ancrer une culture de l’hypersexualisation et de la soumission des femmes, exposant un public toujours plus jeune à des représentations contraires aux principes fondamentaux d’égalité et de respect. » Josiane Jouët estime d’ailleurs qu’il faut « s’inquiéter de la propagation de ces groupes masculinistes sur les réseaux bien sûr mais aussi, si ce n’est surtout, des jeunes hommes qui n’en font pas partie mais qui partagent cette représentation très sexuée et misogyne. Les structures mentales du patriarcat demeurent prégnantes dans notre société et sont ravivés par ces comptes. La vraie solution réside dans un changement de société et dans une pacification des relations humaines. »
Le pop féminisme se joue des clichés
Mais est-ce pour autant qu’il faut attribuer le renforcement de ces structures mentales aux comptes des influenceuses beauté et lifestyle qui remplissent nos fils Instagram ? « C’est un point de vue qu’il faut relativiser car les femmes ont tout à fait conscience de ces stéréotypes. Adhérer aux codes de comportement de ces influenceuses n’empêche pas d’être sensible aux questions de domination et d’être féministe » estime Josiane Jouët. Preuve en est avec le pop féminisme que Johanna Luyssen définit dans le Dictionnaire des féministes comme « entretenant un rapport ambivalent avec l’histoire du féminisme. Il s’en écarte tout en s’en inspirant. Il s’agit avant tout de s’approprier des symboles féministes sans les rapprocher systématiquement de toutes les valeurs qui y sont liées ». Et vous en connaissez forcément l’icône : la chanteuse Beyonce et son hymne Who Run The World (Girls) !
>>>> Pour aller plus loin : découvrez toutes nos dernières interviews de dirigeantes ici