Entre art transcendant, couleurs flamboyantes et spiritualité, le mandala est une oeuvre des plus fascinantes, omniprésent dans les pratiques bouddhistes et hindoues. Le terme lui-même est issu de la langue sanskrite et signifie à la fois « cercle » et « point », deux dimensions qui se traduisent dans le mandala par une forme circulaire, répondant aux lois de la symétrie centrale, comme de nombreux éléments naturels (flocons de neige, cellules, étoiles). Mais au-delà de ces aspects sémantiques et techniques, c’est la symbolique qui découle de la structure du mandala qui est d’autant plus notable. En effet, la gravitation d’éléments autour d’un coeur cherche à traduire des principes d’unité, de totalité et de vérité, portés par des couleurs vives, elles aussi vectrices de mystique (bleu pour l’immortalité, jaune pour la lumière spirituelle…). Réaliser un mandala revient alors à s’engager dans une véritable étape de la méditation. Cependant, concentrons-nous sur un certain type de mandala, le « mandala éphémère », puisque, s’il peut être peint, dessiné sculpté ou encore tissé, le mandala le plus mystérieux est sans-doute celui fait de poudres et de pigments : un mandala prisé en Inde comme au Tibet pour son ampleur spirituelle. Il est réalisé en un ou deux jours, à l’aide de diverses poudres d’ocre et de fleurs, qui constituent une offrande divine. Cependant, une fois terminée, l’oeuvre est balayée ou laissée à la merci du vent pour rappeler l’instabilité et l’incertitude inhérentes à toute chose. Selon les Upanishad, recueils philosophiques à l’origine de la religion hindoue, « ce qui est matériel est éphémère, ce qui est non matériel est éternel ». Le mandala d’un jour n’est ainsi que paradoxalement éphémère, puisqu’en disparaissant, il consacre sa beauté au rang de l’infini.
Cette évanescence est peut-être donc également garante d’une esthétique et d’une beauté bien plus grandes et énigmatiques que celles que pourrait arborer un objet fonction du temps et qu’à force de regarder nous ne verrions peut-être même plus. Qui sait si nous ne finirions pas par à peine voir un Botticelli dans notre salon, à force de passer devant lui, malgré sa beauté intemporelle ? Les laps de temps espaçant nos visites au musée sont peut-être salvatrices pour notre sensibilité à l’art, à l’heure où la consommation frénétique semble catalyser une lassitude, si souvent propre à l’homme. L’art du mandala éphémère pourrait alors être une obligation à l’attention, à une focalisation sur l’essentiel pour mieux fixer son importance dans notre imaginaire et notre conscience. Le mandala, à peine effleuré du regard, jamais de la main du spectateur car bien trop fragile, a déjà disparu, se transforme en doux rêve. Sa beauté, devenue spirituelle, ne peut ni faner ni s’atténuer puisque l’oeuvre a été plus rapide que nous, elle nous a devancés pour mieux nous atteindre. Et si l’image mentale et visuelle du mandala joyeusement coloré, seule vestige de l’oeuvre, peut sans doute peu à peu disparaître de notre mémoire, comme un visage perdu de vue, le simple mot de « mandala » ravivera alors toujours les couleurs et les valeurs qu’il symbolisait et toute leur infinie beauté, en concentrant non seulement la grâce d’une oeuvre mais aussi celle d’un instant presque sacralisé. Dans son livre Sentiment Indien, Dominique Fernandez, membre de l’Académie française, écrivait que « le but même de l’art [est] d’immortaliser l’éphémère » : le mandala aurait, semble-t-il, immortalisé l’éphémère en jouant à son propre jeu.

 

Kaycie Teitscheid (promo 2014)