© Jean-Michel Sicot

© Jean-Michel Sicot

La maturité de l’enseignement de l’innovation
Depuis une vingtaine d’années, l’enseignement de l’innovation s’est radicalement transformé pour devenir une discipline autant rigoureuse que pertinente pour toutes les organisations qui cherchent à (re)nouer avec la croissance. Avec un grand nombre de théories, les processus d’innovation et leurs dénominations conceptuelles – qui vont de blue ocean strategy à l’open innovation en passant par le business model canvas et le design thinking -, ont réussi à caractériser non seulement les grandes étapes structurantes permettant de faire passer une idée à un stade d’innovation mais aussi à les faire évoluer pour atteindre un niveau de sophistication limitant (sans les écarter complètement) les échecs. Les processus ne sont pas les seuls à avoir gagné en maturité, les phases de créativité permettant de nourrir ces mécanismes se sont aussi dotées d’outils et de méthodes de plus en plus solides. Les classiques benchmarks et veilles concurrentielles se voient accompagner de techniques désormais beaucoup d’autres. Pour autant, aussi nombreuses et variées que peuvent être toutes ces méthodes aucune d’elles ne peut remplacer le comportement de l’innovateur, l’attitude qu’il doit adopter pour proposer à l’organisation dont il a la charge de nouvelles propositions de valeurs. Autrement dit, l’enseignement de l’innovation ne doit pas simplement s’atteler à dispenser un ensemble de techniques mais aussi à transmettre une certaine façon d’être.

 

S’étonner pour imaginer
Si Aristote nous dit que la première qualité d’un philosophe est sa capacité à s’étonner c’est parce que cette qualité est fondamentale pour qui veut diriger son existence vers la sagesse. La capacité de s’ouvrir au monde, de s’étonner de ce qu’il offre, d’observer avec un oeil toujours neuf aide à changer notre regard, à modifier notre prisme pétri de certitude, et d’habitude. Cette capacité à s’étonner ne semble pas étrangère à la posture que doit recouvrir l’innovateur pour imaginer de nouvelles offres. C’est en effet par sa faculté à observer différemment, à se confronter à des situations inédites, à être surpris par son environnement qu’il réussira à formuler des propositions singulières. Le biomimétisme est un exemple parmi d’autres de discipline qui permet d’imaginer, en observant la nature en mouvement, de possibles innovations. Le célèbre médecin Devi Shetty a bâti le business model de son hôpital en s’inspirant de celui des photocopieuses Xerox. C’est bien entendu tout l’argument de l’innovation par la sérendipité qui consiste en la découverte d’une invention de façon tout à fait impromptue, bien souvent dans le cadre d’une recherche concernant un autre sujet.

 

Enseigner à imaginer
Nous devons enseigner l’imagination. Si les rouages méthodologiques sont déterminants pour mener à bien une invention jusqu’à l’innovation, rien ne serait possible sans l’imagination qui est à la source de l’idée. Ce ne sont donc pas tant des techniciens de l’innovation que nous devons former que des individus qui portent comme valeur l’étonnement et la curiosité, la soif de savoir et l’avidité. Autrement dit, il est essentiel de promouvoir la valeur imagination.
L’imagination n’est pas innée, nous ne sommes pas déterminés avec plus ou moins de capacité à imaginer. Cette valeur se cultive, elle s’éduque et s’enseigne, elle se transmet. Comme nous l’avons dit l’imagination c’est savoir être étonné et notre capacité d’étonnement aussi se cultive. La transdisciplinarité est un exemple à ce titre utile et nous ne pourrons former des innovateurs-imaginatifs nous conformant à des cadres normatifs. L’initiative menée à l’ESSEC Business School sous le nom d’imagination week depuis plusieurs années s’inscrit dans ce cadre. Cette semaine incite les étudiants à imaginer le monde à très long terme. Confrontés notamment à des paléontologues et des astrophysiciens, des chanteurs punks et des artisans chocolatiers ou confituriers, ils goûtent à l’imagination qu’ils expérimentent dans le même temps par le biais de projet qui sont travaillés en groupe. C’est en écoutant des promoteurs du biomimétisme, des partisans du « squat » et des cosmonautes que ces étudiants ont d’une part réappris à s’étonner, d’autre part ont pu découvrir leurs propres capacités à imaginer. Enfin c’est en invitant des artistes en résidence pendant cette semaine que les étudiants perçoivent ce qu’est l’imagination en train de se faire. Si la diversité, la transciplinarité est prônée par tout un chacun, nous restons souvent frileux quand il s’agit de faire exploser les structures normatives de l’enseignement. Si certaines disciplines peuvent et même doivent en effet respecter certains cadres, l’enseignement de l’innovation au contraire doit s’en écarter drastiquement pour veiller à faire éclore et développer la capacité d’imagination des constructeurs des mondes futurs.

 

Par Xavier Pavie
Professeur à l’ESSEC Business School et Directeur du centre i-Magination
Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages dont Le choix d’exister qu’il vient de publier aux Les Belles Lettres.