Manager : ce mot peut-il servir d’horizon professionnel pour une fille ou un garçon de 12 ans qui s’interrogerait sur son avenir ? « Quand je serai grand, je serai manager ! » : cette phrase peut-elle être une question crédible, que tout parent, ému, adorerait entendre son enfant prononcer ? Probablement plus, à moins qu’il ne s’agisse de coacher un chanteur à succès où un boxeur de talent (et là, même pas sûr que papa et maman soient d’accord).

Manager est un mot du 20è siècle, qui a recouvert un métier, des pratiques, des organisations et des enjeux du 20è siècle.

Des enjeux qui furent ceux de la société de consommation, en continuité avec une révolution industrielle triomphante, créatrice de désirs, d’objets du désir et d’emplois industriels. Une société pyramidale, organisée comme une armée, dotée de maréchaux, de généraux, de colonels (beaucoup de colonels), d’adjudants, de sergents et de piétailles. Allant à la bataille, la fleur au fusil, toute à la joie de faire et de jouir, sans trop se préoccuper des raisons de faire et de jouir. Des hommes et des femmes à la tâche, littéralement, à leur poste de travail, répétant machinalement des gestes (cols bleus ou cols blancs) limités à la seule réalisation de leur tâche. Une société cartésienne où tout est découpé, le travail comme l’espace et le temps, par souci d’efficacité et où les choses produites et leur sens n’apparaissent qu’en bout de chaine de montage, si tant est qu’on en soit le spectateur.

Dans une telle société, les jours sont des puzzles, les vies sont des puzzles, les projets sont des puzzles, les entreprises sont des puzzles, et il est nécessaire de disposer de joueurs capables de passer du temps et de l’énergie à recomposer le puzzle en permanence, en s’assurant que les pièces sont produites et mises à leur places. Ces joueurs sont capables d’assurer le fonctionnement des machines à produire, quoi qu’elles produisent, sans se préoccuper pour autant des raisons de les produire, jamais.

Ces joueurs sont des managers.
Ou plutôt, étaient des managers.
car il faut en parler au passé.

Dans une société complexe, ouverte, interconnectée, où tout fait système, il n’est plus possible de dépenser du temps et de l’énergie à assurer la cohérence d’un système conçu comme un puzzle, où chacun travaillerait à l’aveugle. Cela l’est d’autant moins que les acteurs mêmes des organisations humaines réclament du sens, c’est à dire la possibilité permanente de savoir à quoi ils travaillent, et mieux encore, pourquoi ils travaillent.

Dès lors, à quoi sert un manager ? A rien, puisque la responsabilité de s’assurer du sens de ce qui est produit est distribué à tous les acteurs. Ce métier est donc appelé à disparaître, et à être remplacé par deux autres, on exclusif l’un de l’autre : entrepreneur et designer.

Entrepreneur parce que les organisations humaines sont construites maintenant sur des projets autonomes mais articulés, dont toutes les parties prenantes sont propriétaires, à l’instar d’une startup. Dans ce contexte, il faut disposer de ces qualités qui caractérisent l’entrepreneur : vision globale et sens de l’action locale à la fois, capacité stratégique et balayage des locaux si besoin tout autant. Entre grandes choses et actions triviales, un entrepreneur fait tout, avec le sentiment, à chaque fois, de remplir sa mission. Plus de séparation des tâches, mais la capacité à s’intéresser au tout comme à chacun de ces détails.

Designer parce il n’est plus possible de réussir un projet sans tenir compte de la qualité de l’expérience de tous les acteurs humains qui participent à sa réalisation, comme à tous ceux qui en bénéficient. Cette chaine humaine, et la prise en compte des intérêts, des besoins et même des désirs de ces acteurs, est l’Alpha et l’Omega de toute entreprise au 21è siècle, à la fois raison d’être, et mesure de la vertu de sa production, de la manière à l’objet.

A défaut d’avoir été formé dans cet esprit (et quelques écoles le font), ces futurs acteurs totaux des entreprises doivent se doter eux-mêmes des savoirs et des qualités nécessaires : vision systémique, créativité, empathie. Cette dernière est de loin la plus importante qui nous oblige à nous plonger dans les vies de notre prochain pour créer les conditions justes et soutenables d’un vivre ensemble, seul horizon humain possible.

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