Un jury au regard sévère. Deux candidats tremblants. Un sujet à défendre. Deux discours. Un public. Deux points de vue opposés. C’est cela, un match éloquence.

 

Vous reprendrez bien un peu de sel dans votre discours ?
La recette d’une joute oratoire (aussi appelée match d’éloquence) peut varier légèrement d’une école à l’autre selon le mode opératoire choisi, mais généralement, voici la procédure à suivre :

1. Prenez un sujet loufoque et inattendu comme « Les grandes écoles le sont-elles vraiment ? » ou encore « Le père Noël est-il une ordure ? ».
2. Choisissez deux candidats fraîchement cueillis et déterminez arbitrairement celui des deux qui défendra le pour et celui, qui, à l’inverse, défendra le contre.
3. Laissez-les mijoter avec le sujet pendant 24 à 48h
4. Plongez-les dans une salle pleine à craquer d’étudiants, en présence d’un jury affamé.
5. Et regardez-les s’affronter : le tour est joué !

Quelques soirées d’éloquence mises en place par l’EJO

Quelques soirées d’éloquence mises en place par l’EJO

Un ingrédient à ne surtout pas oublier toutefois : une équipe organisatrice motivée et déterminée. Et des équipes de ce genre, on en a vu apparaître beaucoup dans l’enseignement supérieur au cours des dernières années. Leur but ? Promouvoir l’art oratoire dans leur établissement, rechercher « la perfection de la langue » selon les termes de Tristan Lataste, président de l’EJO (Ecole des Joutes Oratoires), à Sciences Po Strasbourg. « On est persuadés qu’en chacun des étudiants sommeille un orateur qui peut se révéler un jour » ajoute-t-il, repris sur ce point par Alexandre Huau-Armani, président de Sciences Polémiques, à Sciences Po Paris : « Il faut décomplexer la pratique de l’éloquence et lutter contre l’idée selon laquelle elle est réservée à quelques uns. Certains disent que de manière innée on est bons en éloquence, je n’y crois pas trop. Il y a un entraînement à suivre. Je crois que chacun a la potentialité de s’améliorer et de révéler son talent. » Un art oratoire qui serait à la portée de tous, donc, mais aussi et surtout utile pour tous. « Pour nous, un bon businessman aujourd’hui se doit d’être éloquent. De nombreux problèmes se révèlent être des problèmes de communication donc si on peut les régler avec l’éloquence, c’est mieux » déclare Omar Haj Khlifa, président de Verbatem, à l’EM Lyon.

 

Travailler à l’unisson
Si la façon d’aborder l’éloquence n’est pas identique d’une association à l’autre, toutes sont très attachées à l’idée de communiquer et d’échanger régulièrement sur ce point, et de mener des actions en commun. C’est donc tout naturellement qu’un regroupement d’associations (quatre au départ, une dizaine aujourd’hui) a vu le jour en 2010 : la Fédération Étudiante de l’Eloquence (FEE).

Ses missions principales ?
1. Promouvoir l’art oratoire dans les écoles où n’existent pas encore d’associations d’éloquence
2. Organiser chaque année un concours inter-écoles (cette année à ESCP Europe) qui voit s’affronter les vainqueurs des concours d’éloquence internes à chaque école.

Conséquence : la naissance d’une « logique d’affrontement, de confrontation » entre les différentes écoles, selon les termes de Tristan Lataste, qui, désormais, préparent pendant des mois leurs candidats pour l’affrontement final, à l’issue duquel sera désigné l’établissement vainqueur. De plus, grâce à des rencontres régulières, lors de réunions ou de matchs d’éloquence, des liens  forts se sont constitués entre les membres de la FEE qui partagent tous la passion des belles paroles. « Cela crée un réseau génial ! » s’exclame Tristan Lataste, tandis que Benjamin Coffin, président de Plaid’ESSEC confie : « On s’entend très bien. Je sais très bien que si un jour on veut faire un match d’éloquence avec l’ESCP, Dauphine, (…) c’est possible. » De là à en conclure que tout est parfait, il y a un pas. Comme souvent, rassemblement peut être synonyme de divergence et de complication. « La FEE est nécessaire au développement des associations d’éloquence » considère Omar Haj Khlifa, « mais je pense que c’est extrêmement difficile à mettre en place et que ce n’est pas évident de s’accorder sur un objectif commun. Cependant, si l’on réussit à dépasser nos perspectives personnelles, on peut arriver à quelque chose d’un peu plus global. » Et Alexandre Huau-Armani d’ajouter : « Il faut faire attention à ce que ces associations n’entrent pas en concurrence. C’est la synthèse qu’on cherche plus que la promotion d’un seul style. »

 

Discours, gloire et succès
Le succès de l’éloquence dans l’enseignement supérieur est donc indéniable, au vu du nombre d’associations qui se sont créées depuis 2008 et de l’importance que prend la FEE dans le paysage étudiant depuis sa création. « Une mode s’est lancée. Depuis 2 ans ça pousse comme des petits pains dans toutes les écoles », constate Tristan Lataste. Une tendance évidente que Benjamin Coffin ne s’explique pas « parce que c’est un concept vieux comme le monde qui aurait donc pu exister il y a des années et qui aurait tout aussi bien marché il y a 20 ans. »


Pourquoi un tel engouement des étudiants pour ces affrontements verbaux, et pourquoi maintenant ?

  • 1. Peut-être tout d’abord, parce que l’enseignement supérieur n’offre pas suffisamment de possibilités de s’exprimer. « Il y a un vrai manque. A Sciences Po Strasbourg, il n’y a pas d’oraux. Il n’y a aucun moyen durant toute la scolarité d’exprimer ce que nous sommes » déplore Tristan Lataste, appuyé sur ce point par Alexis Fournol, ancien président de la Conférence Olivaint, une association inter-écoles : « L’oralité en France, on l’enseigne très peu. Les cours de rhétorique ont quasiment disparu. C’est normal que les associations d’éloquence provoquent un tel engouement. » Marine Boisgontier, vice présidente d’Escp’ression, à l’ESCP Europe, voit quant à elle les matchs d’éloquence comme une occasion rarement donnée aux étudiants « de tenter leur chance, de s’exprimer, de voir s’ils sont capables à la fois d’être drôles et en même temps de faire quelque chose de cohérent. »
  • 2. Ensuite, tout simplement parce que l’on remarque chez les étudiants un vrai goût pour l’éloquence. « Le public aime le débat, l’art oratoire, les bons mots, les mots d’esprit » déclare Alexandre Huau-Armani alors qu‘Omar Haj Khlifa va même plus loin, jusqu’à voir dans la foule que drainent les matchs d’éloquence le reflet d’une tendance récente, celle qui conduit les jeunes du XXIe siècle à « être davantage fans de bons mots que par le passé. On voit beaucoup de gens sur Facebook, MSN qui citent des phrases marquantes. »
  • 3. Et puis, pour le côté spectacle des joutes oratoires, qui, selon Benjamin Coffin « sortent de la vie quotidienne. » En effet, qu’est-ce que c’est, finalement, un match d’éloquence ? « Quelque chose de très drôle, de très pertinent, avec des traits d’esprit. Un mélange entre de l’improvisation et du théâtre » décrit Marine Boisgontier, et « où tout le monde prend du plaisir » précise Alexis Fournol, qui tour à tour, durant sa scolarité, a porté les casquettes d’organisateur, de membre du jury, de candidat et de spectateur.
  • 4. Parce que les étudiants sont là pour encourager des amis, également. « Souvent le public vient soutenir des candidats en particulier. C’est la curiosité de voir ces gens que l’on voit tous les jours évoluer dans un cadre officiel » explique Omar Haj Khlifa.
  • 5. Et enfin, en raison de cette esprit de compétition qui, pour Omar Haj Khlifa est « très important. On sort tous de prépa et on a envie d’en découdre ».

 

Et après ?
« Je pense que beaucoup de personnes se seront rendues compte de l’intérêt que ces associations ont pour elles » considère Alexandre Huau- Armani, qui, comme les autres présidents rencontrés, voit l’avenir en  rose pour l’éloquence étudiante. Ce qu’il souhaite, pour les prochaines années ? « Que chaque école puisse avoir une association soudée qui se réunisse le plus souvent possible. » Un vœu que formule également Omar Haj Khlifa, qui pense « qu’il y aura de plus en plus d’interactions entre les écoles ». Avec la croissance de la FEE, les échanges seront effectivement très probablement de plus en plus fréquents. Mais en parallèle, d’autres projets sont en discussion. Ainsi, dans les années à venir, Tristan Lataste et son association aimeraient « créer un concours d’art oratoire en Europe, qui part à l’origine de l’idée de travailler avec l’ENA ». De son côté, Omar Haj Khlifa et son équipe réfléchissent à la mise en place d’un pôle d’éloquence au sein de Lyon. « On risque d’être mis à l’écart des parisiennes » considère-t-il, avant d’ajouter toutefois que « pour l’instant, c’est simplement un développement imaginé. » Quoiqu’il en soit, et quelle que soient la ou les forme(s) que prendra le rassemblement étudiant, l’avenir de l’éloquence étudiante semble résider de manière évidente dans la rencontre entre ses différents acteurs.

 

Les candidats racontent…
Alexis Fournol, 2e finaliste au concours Lysias en 2008 :
« A force de plaider, tu découvres ton univers, des choses sur toi-même, ce que tu aimes. Chaque semaine, tu te dis : j’ai envie d’être là la semaine d’après ! C’est un vrai défi. Tu rencontres des gens passionnés. Et puis, ça apprend l’humilité aussi. »
Thomas Herth, 2e finaliste au concours Escp’ression en 2011 : « J’avais fait ça un petit peu à reculons la première fois et maintenant je suis impatient entre les différentes plaidoiries. Cela s’est révélé être une expérience extrêmement enrichissante ! »

 

 

De 1874…à aujourd’hui !

  • La conférence Olivaint, association inter-écoles, 1874. « La première à avoir fait des matchs inter-écoles, c’est l’Olivaint. Les grandes écoles découvrent l’éloquence depuis trois ans alors que dans les facs de droit cela fait environ 15 ans que ça existe. » (Alexis Fournol)
  • Verbatem, EM Lyon, 2008. « Verbatem, c’est un peu la mère des associations d’éloquence du coup je pense que c’est la plus rigoureuse, la plus conservatrice. Il y a certaines choses sur lesquelles on a du mal à lâcher du terrain parce qu’on est là depuis longtemps. » (Omar Haj khlifa)
  • Plaid’ESSEC, ESSEC, 2008. « On essaie vraiment de varier les événements. Par exemple, on a organisé le déballon, un débat pendant lequel les 8 candidats sont soit-disant dans une montgolfière et doivent chacun plaider pour pouvoir y rester. On joue beaucoup sur le rire, on n’est pas là pour se prendre au sérieux. Il y a des écoles qui exigent de plaider en costume. Nous, c’est jamais le cas. » (Benjamin Coffin)
  • Sciences Polémiques, Sciences Po Paris, 2008, co-organisatrice du Prix Séguin « On essaye à travers cet exercice de permettre aux gens de s’engager, d’affiner leurs idées. » (Alexandre Huau-Armani)
  • EJO, Sciences Po Strasbourg, 2009, organisatrice cette année du Prix Mirabeau entre les 9 IEP, pour lequel Patrick Poivre d’Arvor sera président du jury des préselections et Valéry Giscard d’Estaing celui des demi-finales. « On est précurseurs en Alsace » (Tristan Lataste)
  • Escp’ression, ESCP, 2010, la p’tite dernière, organisatrice du concours inter-écoles cette année. « Je pense qu’on s’est démarqué pour avoir commencé l’aventure l’année dernière et être monté très vite, très haut. » (Marine Boisgontier)

 

* « Nous avons les moyens de vous faire parler » est le slogan de l’association Escp’ression.

 

Claire Bouleau
Twitter @ClaireBouleau