Jean-Michel Besnier, agrégé de philosophie et docteur en sciences politiques, est aujourd’hui professeur émérite à la Sorbonne, où il dirige pour le CNRS un séminaire intitulé « Humain augmenté et Santé connectée » (délivré à l’ISCC – Institut des Sciences de la communication). Contre la perspective désormais réaliste d’un monde dominé par les machines et d’un être humain modifié par la technologie, il préconise le retour à une « sagesse ordinaire ». Par Hugues Simard

Il y a déjà plusieurs années que vous pensez la relation homme-machine, étant un des rares philosophes français à avoir pressenti toute l’importance que cette thématique allait prendre…

L’intérêt pour ce que l’on appelle parfois les « anthropotechnies », c’est-à-dire toutes les technologies appliquées à l’amélioration de l’humain, s’est en effet accéléré au cours de ces cinq dernières années. Quand j’ai commencé à m’y intéresser vers 2007-2008, cela pouvait paraître encore incongru, mes collègues philosophes considéraient que j’avais sombré dans la Science-Fiction… Dans le domaine des technologies elles-mêmes, l’attitude générale était encore à la prudence, aussi les ingénieurs que je fréquentais, notamment à l’Université de Compiègne, ne travaillaient-ils que sur des domaines très ponctuels, sans avoir encore le sentiment de contribuer à bouleverser le paysage humain, comme on en est convaincu aujourd’hui. N’importe quel médecin parle désormais d' »humain augmenté », de « santé connectée », ces sujets sont présents partout. De grandes manifestations sont organisées autour de ces sujets, le transhumanisme est presque banalisé. L’Agence Nationale pour la Recherche qui finance en France les laboratoires, créée ad hoc par le ministère, a totalement inscrit les thématiques transhumanistes à son programme, fournissant des appels à projet au sein de la communauté scientifique portant sur ces questions.

 

Quels sont plus précisément les postulats de la nébuleuse transhumaniste ?

Le transhumanisme se fonde sur l’idée que les sciences et les technologies sont sur le point de permettre à l’espèce humaine de réaliser ses aspirations éternelles, de vaincre ses limites, la mort en dernier lieu. Ce n’est plus dorénavant du côté de la religion ou de la politique que l’on va obtenir le bonheur, mais du côté des technologies. Il s’agit d’une certaine manière d’une idéologie de relève, venant combler le vide laissé par l’affaiblissement des  grandes idéologies ou spiritualités d’autrefois. Elle possède ses leaders dans le monde entier, surtout aux Etats-Unis. Lorsque l’on parle de la prospective transhumaniste, on se réfère souvent à un rapport remis en 2003 au gouvernement américain qui s’intitulait Convergence technologique pour l’augmentation des performances humaines (associé désormais à l’acronyme anglais NBIC : Nano Bio, sciences de l‘Information, Cognitives et neurosciences). Toutes les lignes de force y sont décrites, tout ce qu’il est possible d’attendre de la mise en synergie des différentes découvertes dans ces disciplines. Lorsque l’on veut savoir exactement ce que projettent les transhumanistes et pourquoi ils anticipent un post-humain, ce document matriciel de quatre-cents pages fait référence. Les politiques de recherche des pays développés s’y réfèrent d’ailleurs elles-mêmes pour impulser des recherches, financer des programmes. C’est dans ce rapport que l’on explique par exemple que l’avenir sera à la « pensée intégrale », c’est-à-dire à la connexion directe de notre cerveau à Internet grâce à des implants intracérébraux. Dans le même ordre d’idée, on est persuadé que la communication pourra bientôt s’effectuer de cerveau à cerveau, et non plus par le langage toujours incertain et mensonger.

 

Un des aspects majeurs de la pensée transhumaniste semble résider dans le refus de la limite du corps…

Il y en effet dans ces prospectives transhumanistes une vision du corps comme source de fragilité. Améliorer l’humain c’est donc soit rendre le corps de plus en plus invulnérable, soit s’en débarrasser. En ce sens, on distingue une double orientation technologique, du côté du cyborg qui va mettre l’accent sur l’intelligence artificielle, la dématérialisation, le Mind uploading (téléchargement du cerveau), ou bien du côté de l’homme bionique, où l’on s’attachera à développer la manipulation génomique, et à modifier le corps pour lutter contre le vieillissement. Ces deux orientations peuvent se trouver réunies. Ainsi Google a créé une société de biotechnologies nommée Calico (California Life Company), qui vise purement et simplement à en finir avec la mort. Initialement orientée vers l’intelligence artificielle, Google investit donc également dans le biologique, car c’est finalement un seul et même combat. Tout ce qui permet de pérenniser le corps est bon, même si cela signifie le virtualiser. Certaines propositions visant à parvenir à l’immortalité consisteraient ainsi à projeter dans le cyberespace notre cerveau virtualisé. Il existe aussi toute une prospective biotechnologique qui ambitionne de réparer les organes en utilisant un ciseau moléculaire (CRISPR-Cas09) qui permettra de régénérer les cellules en coupant les parties déficientes du génome, puis en important des gènes sains depuis un autre génome selon un simple procédé de copier-coller (technique baptisée Gene editing). Elle n’a pas encore été appliquée à grande échelle mais produit des résultats déjà très convaincants, avec une grande facilité d’utilisation semble-t-il de surcroît. On ne manipule pour le moment que des végétaux ou des animaux, mais cela ne peut manquer de susciter quantité de rêves…

 

Mais dans quels termes se pose alors la question de la conscience ? Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer scientifiquement que le cerveau en soit le siège… N’y a-t-il pas là un écueil majeur au projet transhumaniste?

En tant que philosophe, et même que simple être humain, on ne peut que se poser cette question fondamentale… que les technologies de modification de l’humain semblent précisément vouloir contourner. Elle se posait déjà aux matérialistes du 18è siècle, pour qui le dualisme âme/corps était une absurdité dont il fallait se débarrasser, la conscience étant selon eux produite exclusivement par la matière. Spontanément les neurobiologistes contemporains rejoignent cette opinion. Il existe une matière cervicale, neuronale, productrice de la conscience, c’est pour eux une donnée positive qui n’amène plus de débat philosophique. Celui-ci a eu lieu pour eux une fois pour toutes au début du 20è siècle, notamment entre Bergson et les ancêtres des neurobiologistes (Marie ou Broca par exemple, qui fit de considérables découvertes concernant le fonctionnement du cerveau, comme d’identifier le siège du langage) et il n’a aujourd’hui plus lieu d’être. Toutefois, pour reprendre la réponse que Bergson leur fit alors, les neurobiologistes en sont encore à confondre une condition nécessaire avec une condition suffisante.  Ils ont évidemment raison de prétendre que le cerveau est nécessaire au fonctionnement de la conscience mais ils ont peut-être tort de croire qu’il suffit à expliquer celle-ci. C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je ne suis ainsi pas persuadé que de transférer le contenu du cerveau sur une puce de silicium suffise à préserver et donc à immortaliser la conscience…

 

Vous constatez également qu’une partie de l’humanité, fatiguée d’elle-même, semble prête à renoncer à son autonomie, en confiant son devenir à une technologie pourtant longtemps synonyme d’émancipation, troquant ainsi sa liberté pour une illusion de sécurité…? 

C’est ici tout le problème de l’hominisation. Nous sommes devenus des humains grâce à nos outils, ceux-ci nous ont permis d’échapper aux servitudes imposées par la nature. Nous avons développé la science et la technique afin précisément de nous rendre autonomes. L’enthousiasme affiché par le Siècle des Lumières représente à ce titre une espèce de triomphe, l’émancipation de l’homme par rapport à tout ce qui l’assujettissait, non seulement l’autorité politique, mais aussi tous les déterminismes naturels. Le développement intense des machines était censé parachever ce mouvement de libération mais, de manière imprévue, les machines, en s’autonomisant elles-mêmes, ont fini par constituer une menace pour la liberté. Nous sommes en passe de perdre de perdre le contrôle et rien ne semble en mesure d’arrêter cette tendance.

 

Plus généralement, la question se pose de savoir s’il n’y a pas une antinomie foncière entre la pensée technicienne et la tradition humaniste ?

Je dois avouer que je suis moins optimiste qu’à l’époque où est paru mon livre Demain les post-humains, en 2009. Je pensai alors qu’un humanisme élargi était envisageable, qui aurait pu englober des êtres issus du clonage, voire des robots androïdes. La question éthique fondamentale du bien-vivre ensemble au sein d’une communauté d’individus extrêmement diversifiée, pouvait encore se poser. Dans quelle mesure un robot qui aurait par exemple la charge de s’occuper d’enfants, ou de personnes âgées, plus généralement de nous servir, pouvait-il encore être considéré comme un simple frigo ou une machine à laver? Ne s’établirait-il pas alors un nouveau type de relation avec lui, qui pourrait s’apparenter à une forme de dialogue? Des règles morales s’établiraient-elles entre lui et nous? Entretemps, une série télévisée suédoise comme Humans, a réalisé cette expérience de pensée, campant des personnages androïdes intégrés dans l’environnement de familles, tentant d’observer et de déduire ce à quoi cette situation nouvelle pouvait nous obliger moralement. Mon optimisme initial a dû en rabattre J’ai déchanté en constatant ce qu’il faut bien sans doute appeler une irréconciliation de fond entre nous et la machine, qui se traduit par le fait que les transhumanistes souhaitent purement et simplement la disparition de l’humain. Ils sont dans l’attente de quelque chose d’autre, un quelque chose de radicalement nouveau, qu’ils appellent la « singularité », un posthumanisme, non plus au sens de l’humanisme élargi que j’évoquais, mais au sens du posthumain qui succèdera à notre humanité révolue. Il n’y a plus de place pour une position médiane et une séparation de plus en plus large et irréductible est en train de se faire jour entre d’un côté les technoprogessistes qui attendent le posthumain, et de l’autre les bioconservateurs qui entendent sauver l’humain. Le dernier livre que j’ai publié, Les robots font-ils l’amour ?, le transhumanisme en 12 questions, est un débat systématique, une polémique entre le représentant français le plus connu des technoprogressistes, Laurent Alexandre, et moi-même. Nous avons constaté que nos logiques étaient très opposées. Pour moi, il s’agit de savoir comment l’humanisme peut résister à la force de frappe considérable des mégamachines incarnées par les fameux GAFA (Google, Amazon Facebook, et Apple), les nouveaux maîtres du monde. Comment défendre la spécificité de l’être humain, ce n’est pas là un combat d’arrière-garde. Cela peut passer par une sensibilisation du public ou, comme je l’argumente dans un autre livre qui vient lui aussi de paraître, par le développement d’ « une sagesse ordinaire » (Le Pommier, 2016), faite de comportements de sobriété, de simplicité, et de méfiance à l’égard des gadgets dont on inonde le marché. Dans un contexte de globalisation, je crois que le salut peut passer par les micro-actions accomplies par cette sagesse ordinaire. La conscience humaine, c’est aussi de résister aux automatismes. On peut par chance opposer une force d’inertie à certaines innovations que l’on veut nous imposer. Les Google glass n’ont pas marché par exemple… Preuve que la logique de ces mégamachines promptes à nous assujettir en nous inondant d’objets connectés, peut être mise en échec.

 

Il y a aussi ce que vous appelez une éthique de la vulnérabilité…

Ce serait en effet là la grande solution à mon sens. En 2009, je décrivais la dépression qui caractérise les sociétés technologisées, le manque de confiance que l’on peut y constater, né selon moi du sentiment d’impuissance de l’homme par rapport à la machine. La réaction à ce sentiment d’impuissance est surtout irrationnelle on cherche à multiplier les machines ou bien on se résout à se transformer soi-même en machine. Tout cela pour échapper à la nullité que l’on ressent en soi, de manière croissante. Or, depuis la rédaction de ce livre, Demain les posthumains, cette dépression ne s’est pas atténuée et je ne vois de remède que dans une réconciliation de l’homme avec lui-même, dans le fait d’accepter notre fragilité, notre vulnérabilité. J’ai développé ce thème dans L’homme simplifié (Fayard 2012), L’homme ne peut évidemment rivaliser avec la puissance de calcul informatique mais il jouit d’autres formes d’intelligence. Je pense que nous ne devons pas fuir notre fragilité mais en faire la source-même de notre privilège. C’est parce que je suis mortel que je suis un être de culture, qui peut écouter Bach, écrire de la poésie ou me tourner vers les autres. Cette composante humaine est irréductible. Cette réconciliation de l’homme avec lui-même est seule capable, à mon avis, de lui donner la force de ne pas se laisser fasciner et séduire par les machines. C’est un travail sur soi difficile mais essentiel.


Bibliographie sélective

La sagesse ordinaire, Éditions Le Pommier, 2016

Les robots font-ils l’amour ? : le transhumanisme en 12 questions, avec Laurent Alexandre, Dunod, 2016

L’Homme simplifié : Le syndrome de la touche étoile, Fayard, 2012

Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Hachette, 2009 ; Fayard/Pluriel, 2012