Productrice à France-Culture pendant vingt ans, Jacqueline Kelen se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Son œuvre compte plus de trente titres, placés sous le signe de l’absolu et de la recherche de la vérité. Qu’elle médite sur le génie féminin, convoque l’esprit de solitude ou encore renouvelle la compréhension de certains mythes qui lui sont chers, son approche est toujours très vivante. Un livre d’entretien paru récemment aux éditions Labor et Fides, Sois comme un roi dans ton cœur, constitue un accès idéal à cette pensée libre et aventurière.

 

UN FEU INTÉRIEUR SEMBLE VOUS ANIMER, UNE FLAMME QUI SE PROPAGE, CONTAMINE, ET DONT LA LUEUR SE RETROUVE DANS LES YEUX DE VOS FIDÈLES LECTEURS. LA PASSION VOUS EST-ELLE UN CARBURANT NÉCESSAIRE ?

Être passionné, c’est être ardent, entier, curieux de tout, vif, actif, sans chercher à se protéger. C’est aussi prendre les choses à coeur. Kierkegaard déplorait déjà le manque de passion de son époque. Le feu manque encore aujourd’hui. On veut rassurer tout un chacun. Aussi les livres qui se vendent sont-ils consensuels, assortis de prescriptions, de modes d’emploi. « Comment guérir de tout », « Soyez heureux »… Or, mener une vie passionnante, ce n’est pas avoir une existence facile ni même heureuse ; c’est étudier, apprendre sans cesse, rencontrer, découvrir, élargir son coeur et son esprit, admirer, imaginer, créer, s’émerveiller… Je suis persuadée que les personnes qui ne sont pas animées par une grande passion, non seulement vivent moins intensément, mais sont aussi plus manipulables.

DE QUOI CETTE FRILOSITÉ EST-ELLE LE SIGNE ?

La prolifération des modes d’emploi se fait au détriment du questionnement philosophique et spirituel. Avant même de se demander comment vivre, nous devons savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons. Or, la question du « comment » est devenue omniprésente. La vie est une aventure merveilleuse et mystérieuse, un risque, une exploration, une conquête. On s’engage, on cherche, on tombe, on se relève… C’est précisément la quête qui est passionnante! Les mots « quête » et « questionnement » ont la même racine étymologique.

L’EXPRESSION DE « BOITES À OUTILS » NE RÉVÈLE-T-ELLE PAS LE PRIMAT ACTUEL D’UNE PENSÉE TECHNICIENNE, D’UN CERTAIN UTILITARISME ?

Il faut malheureusement déplorer une absence abyssale de culture, tout à fait effrayante. Nous bradons notre langue, renonçant à sa richesse immense pour un vocabulaire utilitaire et réducteur. Restreindre le vocabulaire est une façon sûre d’amoindrir la pensée, le coeur… et de fabriquer des robots. Il est terrible de constater que des écrivains comme Georges Bernanos ou Simone Weil, cette femme d’une intelligence extrême, avaient tout dit dès les années 30-40 sur les dangers qui menaçaient l’homme et la civilisation, et que les contemporains n’ont rien entendu… Parmi les questions qui obsèdent aujourd’hui les journalistes, il y a celle du « A quoi ça sert? ». Comme si la philosophie, l’amour, la beauté, le silence, la justice, devaient être efficaces et rentables ! Les biens essentiels, immatériels, ne rapportent rien, mais ils sont irremplaçables. La pensée scientiste, technicienne, a pris le pouvoir. Sous couvert de laïcité, la liberté de s’interroger est étouffée. J’ai pour ma part à coeur de rappeler que les questions fondamentales sur l’Être, sur la possibilité d’un Principe créateur et d’un au-delà, sur le mystère du mal, ou encore l’origine de l’homme, ne sont pas nécessairement liées à la religion. Prétendre cela est une imposture ! Ces questions, que l’on renvoie aujourd’hui à la sphère privée, s’adressent à toute conscience humaine digne de ce nom.

COMMENT A-T-ON PU ARRIVER À NE MÊME PLUS VOULOIR SE POSER LA QUESTION DE L’ÊTRE ?

Un méchant esprit négateur est à l’oeuvre, dont la caractéristique est de vouloir tout rabaisser. Il y a aujourd’hui une affirmation péremptoire, militante, qu’il n’existe rien au-dessus de l’homme, rien en dehors de ce monde visible, concret, palpable, avec pour seul horizon celui du bien-être et de la consommation. On assiste à l’éradication de toute métaphysique. Or, dès l’Antiquité, tous les philosophes se sont posé la question d’un monde divin, même si c’était, comme Epicure, pour constater que les dieux ne se préoccupent nullement des mortels… La position athée est bien sûr tout à fait estimable si elle procède d’une réflexion personnelle. Mais aujourd’hui, on ressent la domination d’un parti pris, une mise en cage de la pensée, le refus de toute aspiration supérieure. Les seules interrogations portent désormais sur l’aménagement de notre prison ! L’être humain est considéré composé organique, réduit aux deux dimensions du corps et du psychisme. Au lieu d’incriminer systématiquement les religions, qui certes comportent dérives et fanatismes, il faut s’interroger sur cette volonté actuelle d’éradiquer en l’être humain le désir d’éternité.

MAIS, AINSI QUE L’OPPOSERA LA VISION RATIONALISTE, CE DÉSIR D’ÉTERNITÉ NE PROCÈDE-T-IL PAS D’UN CONDITIONNEMENT CULTUREL, UNE INSUFFISANCE SCIENTIFIQUE ?

Nous vivons encore totalement sous l’emprise positiviste et scientiste des 18 et 19e siècle, à l’exception de quelques francs-tireurs admirables. Mais, personne n’est à l’abri d’un bouleversement imprévisible. L’expérience d’un monde profond, celui de la transcendance, peut advenir de trois manières, selon un triptyque que j’appelle l’« ABC » : à travers une expérience Amoureuse intense ; par la Beauté ; ou encore à l’occasion d’une Crise. L’Amour, expérience fondamentale de la vie, qui se décline aussi en Amitié. La Beauté peut quant à elle se manifester dans des moments très simples, comme par exemple à la vue d’une fleur qui pousse entre des pavés… Qu’elle soit naturelle ou culturelle, la Beauté n’est pas uniquement esthétique mais elle éveille, transporte, ravit, et ce n’est pas un hasard si depuis quelques décennies elle est relativisée. Le C est le temps de la Crise. Ainsi, dans la l’épreuve, professionnelle, affective, dans la maladie ou l’emprisonnement, l’être peut se sentir relié à plus grand que lui. Mais il ne sert à rien d’argumenter, de vouloir prouver l’existence de Dieu. L’expérience spirituelle dépasse et fait voler en éclats la certitude intellectuelle.

POSITIVISME ET SCIENTISME N’ONT-ILS PAS D’UNE CERTAINE MANIÈRE DÉVOYÉ L’HÉRITAGE HUMANISTE EN OPPOSANT ARTIFICIELLEMENT LE SAVOIR AU QUESTIONNEMENT DE L’ÊTRE ?

Les humanistes du Quattrocento étaient complètement pétris de Platon et mus par une soif d’élévation, sans pour autant placer l’homme au sommet de tout. L’humanisme au sens actuel est celui de la fin du 18e siècle, alors qu’à l’origine il désignait les « Humanités ». Il pouvait y avoir un certain anticléricalisme chez Erasme et Rabelais, mais en aucun cas la volonté de faire de l’homme la finalité de toute chose. Je suis persuadée que c’est la Culture, au sens entier et authentiquement humaniste du terme, qui élève l’être humain et le sauve de la barbarie et de la violence. L’homme n’est pas une transcendance, il est précaire et mortel. Mais il est habité par un sens de l’infini, par le désir de se dépasser, il est capable d’amour et d’abnégation, telle est sa grandeur, telle est sa liberté.

UN AUTRE ASPECT REMARQUABLE DE VOTRE DÉMARCHE EST QU’ELLE S’INSPIRE DE DIVERSES TRADITIONS SANS RIEN CÉDER NI AU RELATIVISME, NI AU DOGMATISME…

Pour moi ce qui caractérise la démarche spirituelle, c’est justement l’esprit de liberté, d’ouverture. Tout consiste à remonter du multiple, qui est le fait de notre condition terrestre, vers la Source. Autant de chemins que d’êtres humains ! J’ai horreur de tous les prosélytismes, y compris celui, négateur, auquel nous avons droit depuis des années, qui dénigre l’être humain et en fait une machine. Je n’appartiens à aucun groupe et fais résolument cavalier seul, non par peur de m’engager, mais parce que je me dois de témoigner en vérité. Personne ne peut dire ce qui est bon pour vous. Il faut chercher, creuser… Cette liberté est essentielle. Le malaise est tellement grand aujourd’hui que l’individu contemporain va toujours vers l’extérieur, alors que le propre d’une démarche philosophique ou spirituelle est d’aller vers soi, de se recueillir, de faire silence. Beaucoup cherchent des gourous, des thérapeutes, des maîtres-àpenser, et cela souvent dans un but égocentrique, pour se réconforter. Je suis éprise de liberté et d’absolu, cela revient au même.

L’ »ESPRIT DE SOLITUDE » AUQUEL VOUS AVEZ CONSACRÉ UN LIVRE MARQUANT EST-IL LA CONTREPARTIE NÉCESSAIRE DE LA LIBERTÉ ?

Il est à la fois le début du chemin et le chemin luimême. Il y a d’abord cette évidence douloureuse, que l’on s’emploie à évacuer aujourd’hui : nous naissons et mourrons seuls. Les grands passages se font toujours en solitaire. Cela ne signifie pas qu’il faille se retrancher du monde, mais la merveille de la voie solitaire, c’est que personne ne peut vivre ma vie à ma place. Nous n’avons pas de doublure. Et cela nous donne une responsabilité immense, qui en dit tout le prix et signe le caractère unique de notre existence. Nous ne pouvons pas la rejeter sur les autres, la dissoudre. L’esprit de solitude équivaut à un éloge de la liberté, et c’est aussi aller à l’encontre des slogans rebattus sur le vivre-ensemble et la solidarité obligatoire. Le solitaire, notamment en Occident, a toujours fait l’objet d’une chasse de la part de la société, car dès que l’on cultive sa solitude, que l’on va vers soi en se débarrassant de tous les parasites du prêtà- penser, on devient beaucoup moins crédule et manipulable. Or, tout nous pousse aujourd’hui au dehors, nous éparpille. Il faut développer cette attention dont a parlé Simone Weil, qui est d’une importance capitale : être à l’écoute de ce qui se passe autour de soi, s’effacer, s’oublier. Ce qui me sépare le plus de notre époque est certainement mon goût irréversible pour le silence. Aujourd’hui, il est pratiquement impossible de ne pas entendre partout un bruit de fond permanent. Supprimer le silence, c’est aussi vous déposséder de votre intériorité. On tente d’abord de vous barrer l’accès à celle-ci, puis on vous fait croire qu’elle n’existe tout simplement pas.

VOTRE SOLITUDE EST EN RÉALITÉ TRÈS HABITÉE, PEUPLÉE DE MYSTIQUES ET DE PHILOSOPHES, MAIS AUSSI DE FIGURES MYTHIQUES AVEC QUI VOUS DÎTES ENTRETENIR PARFOIS PLUS D’AFFINITÉS QU’AVEC DES PERSONNAGES HISTORIQUES…

Don Quichotte, Platon, Pic de la Mirandole… Mes contemporains, c’est vrai, sont de tous les siècles ! L’histoire évènementielle, purement terrestre ne m’intéresse guère. Les êtres mythiques ne se situent pas dans le temps qui s’écoule, ils vivent dans l’intemporel, dans l’éternité. Qui est aussi le temps de la vraie rencontre. Celle-ci n’a pas lieu sur rendezvous puisque d’une certaine manière, ce sont eux qui nous choisissent. Ces « grands vivants », tels que je les appelle, qu’ils appartiennent au monde spirituel, philosophique ou mythique, nous élargissent. Comme Robinson Crusoé le naufragé, lors d’une épreuve nous commençons par nous plaindre et récriminer, puis il faut bien se mettre au travail, se relever. Or, que trouve Robinson dans l’épave de son bateau ? Du papier et de l’encre – et tout de même un peu de rhum ! Une bible aussi. Seul sur son île, Il entreprend d’écrire un journal et, à partir d’un certain moment, il ne donne plus aucune indication de date : il a basculé dans le « Grand Temps », celui dont Eliade a très bien parlé. Ce temps est plus vaste et plus profond que celui qui calcule et découpe la journée.

LES FIGURES DE FEMMES OCCUPENT UNE PLACE IMPORTANTE DANS CE PANTHÉON PERSONNEL. Y A-T-IL UNE SENSIBILITÉ SPÉCIFIQUEMENT FÉMININE POUR CE QUI TOUCHE LE RAPPORT À L’ÊTRE ?

Pour le dire simplement, les femmes du mythe, les dames médiévales, les prêtresses de l’Antiquité, sont toujours liées à l’Essence et à l’Eternel. Elles « sont ». Elles manifestent la Beauté, la Lumière ou l’Amour d’un monde supérieur. De leur côté, les figures masculines incarnent l’action, la quête de cette lumière. Cela est très caractéristique dans les mythes médiévaux comme par exemple la Quête du Graal. La figure masculine représente l’individu profane, mortel, celui qui est en quête. La figure féminine représente la porte, la guide céleste, c’est Béatrix pour Dante ou encore Diotime qui enseigne Socrate. Elle n’a pas besoin de marcher, de chercher, elle « est ». Les clergés des diverses religions ont procédé à un tour de passe-passe en faisant des hommes les seuls détenteurs et passeurs de la connaissance spirituelle, reléguant les femmes à un état d’ignorance et d’obéissance. Malgré ma gratitude envers les luttes et conquêtes de féminisme, je ne me situe pas sur le terrain social et politique. La question n’est pas celle du pouvoir, mais celle de l’autorité morale et intellectuelle et celle de la puissance spirituelle, autrement libératrices. Au lieu de combattre l’homme ou de vouloir le supplanter, la femme a pour mission de lui rappeler sa noblesse intérieure, de l’affiner, et de l’éveiller au monde invisible.

Quelques titres de Jacqueline Kelen…

© Jean-Pierre Le Goff

© Jean-Pierre Le Goff

© Jean-Pierre Le Goff

© Jean-Pierre Le Goff

Sois comme un roi dans ton cœur, Labor et Fides, 2015
Une robe couleur du temps, éditions Albin Michel, 2014
Impatience de l’Absolu, La Table ronde, 2012
L’Esprit de solitude, éditions Albin Michel, 2001
L’Éternel masculin, traité de chevalerie à l’usage des hommes d’aujourd’hui, éditions Robert Laffont, 1994

 

 

Propos recueillis par Hugues Simard