Neuvième femme à devenir Immortelle, la philosophe et philologue Barbara Cassin marque à sa façon l’entrée de l’Académie Française dans le 21e siècle. En effet, la pensée de cette amie de René Char et complice d’Alain Badiou, a consisté, contre toutes les formes de monolithismes, à s’inscrire dans ce qu’Hannah Arendt nommait « la chancelante équivocité du monde ». C’est dans cette perspective qu’elle évoque ici en quoi le fait d’être une femme a pu influencer sa pratique philosophique.

 

La Philosophie est-elle une discipline genrée?

Oui, au même titre que toute chose, la philosophie et son enseignement sont genrés. La philosophie l’est à la fois pour des raisons socio-historiques et des raisons de contenu, les unes et les autres se combinant de manière parfois étrange. Historiquement, il n’y a pas d’exemples de femmes philosophes, si ce n’est de manière très exceptionnelle, comme le cas mythique d’Hypatie d’Alexandrie, et encore celle-ci est présentée avant tout comme la fille de son père, plus mathématicienne que philosophe de surcroît… La poésie, la littérature, le domaine du subjectif ont été laissés aux femmes, mais la philosophie n’est pas apparue comme faisant partie de leur monde. Tous les philosophes bon teint ne seront peut-être pas d’accord avec cette idée, mais la philosophie est d’abord de la parole, du langage, elle a à voir avec les mots, au même titre que la littérature et la poésie. S’il y a donc une part féminine de la philosophie, pour moi, elle consiste à brouiller les frontières, les limites entre les disciplines. Par ailleurs, de manière liée, l’approche féminine s’emploierait également à supprimer les majuscules qui caractérisent l’univocité, le monoïdéisme, la maîtrise, culminant avec la notion de Vérité avec un grand V. C’est cela que remet « naturellement » en question le caractère féminin.

 

Est-ce que le fait d’être une femme a pu entraver votre parcours?

Je ne m’en suis pas aperçue en tout cas!

 

Lors de l’échange avec Alain Badiou dans Homme, femme, avez-vous ressenti justement que le dialogue était orienté par vos qualités respectives d’homme et de femme?

Et comment! C’est même sur cela que le dialogue s’est construit. Nous avons précisément essayé de voir si et en quoi la philosophie est non « genrée », c’était notre question. Nous l’examinons tout d’abord à partir d’un échange de lettres, dans lequel Alain Badiou comme à son habitude est en tous points vraiment philosophe, parfois même un peu professoral, ce qui a pour effet de me pousser à vagabonder follement dans mes phrases-mêmes, à user de syntagmes comme « philosophie-et »… Mais c’est lui, finalement, qui revendique l’ « hystérie »! Nous avons beaucoup ri en faisant ce livre… Le texte s’articule, ensuite, avec la transcription d’un séminaire tenu ensemble à Baltimore, détaillant nos lectures respectives du Poème de Parménide. Il est alors montré en quoi, à travers la lecture d’un même texte, nous n’avons effectivement par le même angle d’approche, ni le même centre d’intérêt. Lui essaie en effet de montrer, mathématiquement, quel type de raisonnement construit Parménide, qui initie le raisonnement par l’absurde, alors que je m’attache pour ma part au langage, à la manière dont grammaire et syntaxe naissantes se déploient en phrases. Enfin, le dialogue avec notre hôte américain permet de mieux comprendre encore en quoi la part du genre influe sur cette hétérogénéité d’approche du poème. Toutefois, je ne peux vraiment déterminer si cette variété d’approche procède seulement des différences entre la pensée d’Alain Badiou et la mienne, ou bien plus largement des écarts entre lui/homme et moi/femme.

 

René Char voyait en vous autant un poète qu’une philosophe…

Il me l’a dit en effet, au bout d’un certain temps… Mais l’idée sur laquelle j’ai voulu insister au sujet de cette première rencontre est plutôt celle du « temps de suspens ». « Avec un instinct sûr … vous choisirez votre siège » me dit-il en m’accueillant, avec un long silence entre la première et la deuxième partie de la phrase. Grandiose entrée en matière que « l’instinct sûr », ramenée au concret, au quotidien, comme par déflation ! C’est un très beau mélange, extraordinaire, que je pourrais faire mien, que je pourrais dire féminin. Le temps de suspens laisse les choses jouer entre elles, et ménage la part du rire.

 

En matière d’humour précisément, la seule fois où vous utilisez l’écriture inclusive dans votre autobiographie, au sujet d’une professeure qui fut toutefois très importante pour vous, semble ironique…

Elle était justement une auteure très féminine, qui écrivit un Essai d’ontologie strictement féminine, où l’expérience-clef était l’accouchement, à qui seyait donc parfaitement l’usage de l’écriture inclusive. Il me semble que cette dernière est une manière absurde d’inscrire le genre dans le langage. Je partage le diagnostic : il est vrai bien sûr que la langue est fortement genrée au masculin, « mâle », qu’elle possède sans doute aussi une dimension fasciste, mais en l’occurrence je trouve le remède pire que le mal. L’écriture inclusive est à la fois illisible et inaudible et, simultanément, pléthorique, non-économique. En tant qu’académicienne, je pourrais difficilement soutenir le contraire. L’Académie a toutefois heureusement évolué sur la féminisation des noms de métiers. Aussi le prochain secrétaire perpétuel, si c’est une femme, pourra-t-elle féminiser son titre.

 

Vous êtes la neuvième femme à être acceptée au sein de cette institution « faite par les hommes pour les hommes » ? Lors de votre réception et depuis, avez-vous ressenti qu’elle demeurait néanmoins genrée ?

C’est une compagnie historiquement genrée. Le passé se voit dans le présent, notamment au nombre de femmes qu’elle compte. Une revendication de parité féministe serait pourtant inopportune, sans intelligence. Ce n’est pas comme cela qu’il faut procéder. Il est préférable de faire élire des femmes significatives dans ce monde, et cela se fait donc déjà… mais sans viser systématiquement à une parité arithmétique, qui n’aurait aucun sens pour le moment. La réponse de Jean-Luc Marion à mon discours de réception fut d’une grande générosité. Il en existe d’assez méchants mais le mien n’a pas pris le tour d’un bizutage, comme cela arrive parfois. Je l’ai trouvé très généreux en ce qu’il a été prononcé d’égal à égal, dans une vraie volonté d’accueil. C’est une « compagnie » au sens propre, vraiment accueillante.

 

La conception et la fabrication de votre épée d’académicienne ont été particulièrement remarquées, de par l’originalité et la charge symbolique de celle-ci. Vous présentez ce fascinant objet comme une épée de lumière, de poésie ; était-ce là une manière de détourner un attribut intrinsèquement masculin?

Une sorte d’épée de Jedi, oui, non-létale et qui joue en effet à être une épée. C’est vraiment une épée de femme, qui peut faire rire mes petits-enfants. Elle joue aussi avec notre siècle puisque c’est une épée-ordinateur, une épée de lumière qui utilise des techniques modernes comme la fibre optique. Elle contient virtuellement tous les textes du monde, en toutes les langues. Comme toutes les épées d’académiciens, elle doit raconter l’histoire de la personne qui la ceint : ma devise est « Plus d’une langue », une phrase de Jacques Derrida, qui s’écrit sur le corps en cuir de l’épée et passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle dit mon intérêt pour les langues, et pour la traduction comme savoir-faire avec les différences permettant de passer d’une langue à l’autre. C’est pour de bon une épée du 21è siècle et une épée de femme !

 

En quoi le fait d’être une femme a-t-il pu influencer la philosophie d’une Hannah Arendt – philosophe que vous avez traduite et étudiée ?

Elle-même dit qu’être une femme n’a rien changé. Il n’est pas si sûr qu’elle voie clair à ce propos. Lorsqu’elle aborde par exemple la notion d’évènement, le paradigme qui lui vient est celui de la naissance. Je crois que son côté femme compte dans son rapport au politique et, bien sûr, à Heidegger. Il y a ce qu’elle dit et ce que l’on peut imaginer de son type de liberté, tout ce qui a pu être engrangé sous le chef d’une libération assumée comme allant de soi, relative à la philosophie, au judaïsme, à la féminité…  A ce propos, j’ai en projet un petit livre sur elle pour la collection Mille et une nuits, un ouvrage pour tous, qui la présentera au gré de ses différents « en tant que » : en tant que femme, philosophe, juive, allemande…

 

Y a-t-il peut-être une question que l’homme que je suis n’a pas pensé à vous poser…

J’imaginais que vous me demanderiez peut-être si mon « autobiographie philosophique » était un livre de femme, ce en quoi je vous aurais répondu par un « oui! » ferme et définitif, plus particulièrement en ce qu’il brouille les limites entre philosophie, poésie, littérature, mais aussi et surtout, en ce qu’il expose la façon dont ce qui nous arrive en tant qu’être sexué peut influencer notre manière de penser, notre rapport à la vérité. Et cela est particulièrement vrai dans le cadre de la famille, où le rapport aux parents, la transmission en particulier, est toujours genré. Cela me parait constituer le cœur des choses et s’il y a une manière dont la vie puisse être profondément genrée, c’est bien de cette façon-là. Elle est constitutive de notre personne, c’est ainsi que les gens se fabriquent, y compris les femmes et les philosophes.

 

Le bonheur, sa dent, douce à la mort. Autobiographie philosophique, Fayard, 2020

Homme, femme, philosophie, Alain Badiou et Barbara Cassin, Fayard, 2019

Quand dire, c’est vraiment faire: Homère, Gorgias et le peuple arc-en ciel, Fayard, 2018

Vocabulaire européen des philosophies – Dictionnaire des Intraduisibles, Le Seuil & Le Robert, Paris, 2004 (direction éditoriale)