En ces temps de grisaille, de grands froids et d’insidieuses pluies glacées, l’étudiant harassé de travail, ayant poussé jusqu’à l’extrême limite toutes les ressources de son intelligence et de son corps, est guetté par un mal ancien, connu de tous mais dont la seule évocation suffit à faire s’évanouir telles de jeunes filles en fleur les plus braves d’entre nous : la dépression hivernale. Dans un monde hostile, sombre et froid, tout de béton et d’acier, où des hordes cruelles de partiels, d’examens, de dissertations et de khôlles affaiblissent un peu plus chaque jour, malgré une résistance héroïque et désespérée, le système nerveux de l’étudiant, comment, en effet, ne pas se sentir seul et abandonné ? Comment ne pas s’affliger devant la futilité de l’existence et la dureté du monde ? Mes amis, ne désespérez plus, vos souffrances sont enfin terminées, car en vérité je vous le dis : un remède existe. Tournez vos visages baignés de larmes vers le ciel, et alors, d’une lumière chaude et éclatante, un nom retentira à vos oreilles bénies : « le Jardin des Plantes ».
La ménagerie du Jardin des Plantes, dernier havre de paix dans cette morne désolation gelée qu’on appelle Paris, a en effet accueilli dernièrement trois nouveaux fauves (un jaguar, une panthère de Chine et un caracal. Si vous vous demandez ce que peut bien être un caracal, adressez vos prières à Saint-Google, saint-patron des questions sans réponses.), qui feront la joie des étudiants (provisoirement) désoeuvrés. En pénétrant dans le Jardin des Plantes (station Gare d’Austerlitz, ligne 10 et sans frauder parce que faut pas rigoler avec ça hein, un jour je me suis fait choper et… bref, je m’égare), l’étudiant s’esbaudira gaiement dans les feuilles mortes baignées de doux rayons de soleil. Puis, ayant gaillardement payé sa place (10 euros, 8 en tarif réduit), il se dirigera en premier lieu vers la Fauverie, imposant bâtiment édifié en 1937, puis récemment rénové de main de maître. L’étudiant pourra allègrement se moquer du sens douteux des proportions dans les années 30 en contemplant les sculptures décoratives représentant des félins grands comme trois gazelles. Puis faisant fi de l’entêtante odeur de fauve régnant dans la pièce, il se dirigera joyeusement vers les cages vitrées où se reposent les bêtes. Notons que dans la journée elles gambadent follement dans des enclos extérieurs de 100 m². L’étudiant découvrira alors, pour peu qu’il soit disposé à la rêverie, toute la dimension métaphysique du zoo. En effet, après s’être copieusement apitoyé sur le sort de ces malheureux animaux, enfermés comme des bêtes dans des cages minuscules, sa remarquable perspicacité lui soufflera que ces minuscules cages sont environ 10 fois plus grandes que son propre domicile. L’étudiant pourra alors longuement s’interroger sur la vacuité de l’existence humaine et la futilité du matérialisme moderne, révélées à lui par cette injustice criante entre l’homme et l’animal. Lassé des fauves, l’étudiant ira ensuite déambuler nonchalamment dans le reste de la ménagerie, affichant ostensiblement, comme il sied, un air béat devant tous les animaux étranges se présentant à lui. La ménagerie du Jardin des Plantes cultivant en effet avec brio une réputation iconoclaste et truculente, voire pittoresque, les animaux qui y sont présentés sont ma foi fort excentriques, et n’ont de cesse de surprendre et d’enchanter les visiteurs ébaubis. Le markhor, qui côtoie le bharal, n’est ainsi pas moins singulier que le potoroo, l’anoa ou le dik-dik. Toutes ces espèces peu connues raviront les enfants et les étudiants nostalgiques du doux temps de l’école primaire, lorsque les seuls devoirs à faire étaient de raconter son week-end ou de calculer le produit de 5 par 3. Enfin, le visiteur estudiantin transi par le froid pourra se réfugier dans le vivarium, d’une chaleur tropicale, au prix toutefois de la vue d’ignobles reptiles luisants glissant sournoisement entre les branches et les feuilles de superbes arbres exotiques.
Emerveillé par tant de découvertes et un tel délassement, il ne lui restera alors plus qu’à rentrer dans son studio de 10m² pour s’attaquer, serein et heureux, à sa dissertation de 12 pages police 6 au moins quinze sources différentes à rendre pour le lendemain.

 

Vincent Guénon
(Sciences Po Paris 1ère année)