Il semble difficile d’imaginer qu’une réelle innovation puisse se produire sans un certain bon sens et une culture générale bien ancrée, ou alors ce serait le fruit d’évènements fortuits. Innover c’est avant tout connaître parfaitement l’état des produits et des services tout autant que les besoins d’un marché. L’imagination, la créativité, la théorie, les outils de cartographie sémantique, d’organisation de la pensée, de la culture de l’innovation et du management de l’innovation viennent ensuite.

© alainbublex adagp

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Cela ne suffit pas bien sûr. Etre ancré dans son temps tout en anticipant les tendances d’une société globalisée sont encore des conditions nécessaires pour être réellement innovant et non seulement farfelu.
Il y a de l’innovation dans les produits et les techniques, le courant principal et à tort considéré comme plus « noble » mais il ne faut pas oublier l’innovation dans les services, un des grands moteurs de l’innovation dans le monde de demain, et l’innovation de type jugaad qui consiste souvent dans une manière ingénieuse, frugale, écologique ou économique de faire quelque chose qui existe déjà sous une autre forme beaucoup plus sophistiquée.
On ne peut à proprement parler enseigner que les outils, théories des graphes, techniques, etc. On peut sinon, éveiller à la culture de l’innovation par des ateliers, des projets, des stages au contenu adapté. Ainsi on peut créer un état d’esprit capable d’innover. On imagine aisément à quel point cela peut être différent de l’état d’esprit passif développé par les longues séances scolaires d’apprentissage par la répétition ou la mémorisation.
Si les fondamentaux doivent bien être enseignés de façon « traditionnelle », il est nécessaire de développer les temps où les étudiants sont immergés dans une expérience leur permettant de développer leur capacité d’innovation. Rares sont ceux manquant réellement d’imagination mais un véritable entraînement, une éducation, de la pensée est nécessaire pour canaliser les idées vers un résultat qui soit de l’ordre d e l’innovation. Démultipliée au sein d’une équipe, cette éducation a néanmoins besoin alors de coordination pour laquelle des méthodes et des techniques existent aujourd’hui et sont éprouvées (le brainstorming de papa est de nos jours un exercice qui peut être maximisé par des méthodes reconnues).
Hélas la période scolaire primaire et secondaire ne fait pratiquement encore aucune place à un développement de l’esprit et la culture de l’innovation. Il ne suffit pas d’être créatif, et la créativité elle-même est confiée aux domaines artistiques. Les sciences et la technologie sont perçues comme des disciplines rigides où l’imagination n’a aucune place, alors comment s’étonner de la faible capacité d’innovation des ingénieurs et le désintérêt pour les carrières scientifiques et technologiques. Alors que plus que jamais notre industrie a besoin d’être tirée par le moteur de l’innovation, peu est fait pour inculquer cette culture assez tôt.
Dans le cadre des projets mis en place dans le cursus, nous devons immerger les étudiants dans une démarche de réflexion de ce qui peut être innovant autour de leur projet, rester à l’écoute pour critiquer et construire une réflexion poussée et approfondie afin d’aboutir à ce qui pourrait constituer une innovation ; ça ne vient jamais du premier coup ou de la première chose qui passe par la tête. Observer, étudier le produit, puis les besoins, imaginer et confronter les idées à la réalité des usages sociaux jusqu’à configurer une réelle innovation, faire fi des a priori mais s’accrocher aux réalités économiques….Voilà une démarche peu inculquée dans les cours magistraux, les travaux dirigés et même en stage. Le pire est qu’on ne peut pas se borner à quelques masters ultraspécialisés de formation à l’innovation ou au management de l’innovation. Il nous faut rapidement généraliser la pratique ou la démarche active de réflexion autour de l’innovation et franchir le paradigme actuel des bons experts pour aboutir à des experts excellents doublés d’innovateurs productifs et réalistes.

 

Par Luis Le Moyne, Directeur de l’ISAT