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Si le 7e art ne cesse de nous faire rêver et de nous en mettre plein les mirettes, la question mérite néanmoins d’être posée. Le cinéma est-il sexiste ? Les femmes se rebellent ! Et les exemples ne manquent pas à l’image du 70e Festival de Cannes qui bat son plein : heureusement que le tapis rouge est là pour mettre les femmes en lumière et sous le feu des projecteurs. On ne peut pas en dire autant de la sélection ni du palmarès.

Où sont les femmmmmmes ? Patrick Juvet ne devrait pas trop m’en vouloir de lui avoir emprunté ce cri du cœur tant il résonne particulièrement dès que l’on parle de cinéma. Heureusement, les femmes en ont assez de jouer les faire-valoir et prennent la parole.

Les actrices se rebellent

Si le début de l’année 2017 a marqué la prise de pouvoir des femmes dans la rue à travers la Women’s Marsh et la marche des sciences, à quand une manifestation des actrices, réalisatrices, productrices, scénaristes… sur les plateaux de ciné ou le tapis rouge ?

Jodie Foster réalisatrice américaine

Jodie Foster le 4 mai 2016 à l’inauguration de son étoile sur le Walk of Fame sur Hollywood Boulevard (Los Angeles, Californie) – photo © Violaine Cherrier

Nous n’en sommes peut-être pas si loin car un vent de révolte, notamment en provenance des États-Unis, semble souffler de plus en plus fort. Les actrices américaines se rebellent et le font savoir.

Elles sont ainsi nombreuses à avoir pris la parole ces dernières années à l’occasion de cérémonies prestigieuses comme Patricia Arquette aux Oscars, de discours engagés à l’ONU comme Emma Watson, d’évènements professionnels comme Jodie Foster aux Women in Motion ou tout simplement dans la presse comme Natalie Portman et tant d’autres.

En France, la situation n’est guère meilleure ou à peine mieux. Mais bonne surprise : les hommes aussi s’engagent désormais en faveur de l’égalité des sexes, dénonçant même un certain machisme « naturel » dans le milieu du cinéma. L’acteur français Gilles Lellouche racontant ainsi une anecdote pour un film qu’il devait tourner. Quand il a demandé au réalisateur avec quelle actrice il allait jouer, celui-ci lui a tout simplement demandé avec « quelle actrice tu veux coucher ? » Tout est dit !

Des 1ers rôles réduits au silence

place des actrices dans Star Wars Rogue One Et même lorsque les femmes sont au premier plan et jouent les premiers rôles, les inégalités – de façon beaucoup plus pernicieuse – persistent. Prenons l’exemple du dernier Star Wars Rogue One sorti fin 2016. La jeune actrice Felicity Jones y tient le 1er rôle, celui de Jyn Erso. Mieux encore : elle est aussi au 1er plan sur l’affiche !

Alors pourquoi se plaindre ? Parce que sur l’ensemble du film, non seulement elle est l’un des rares personnages féminins mais aussi parce que Mais les acteurs monopolisent 83 % des dialogues !

Pire encore : 2 informaticiens ont analysé les scenarii de 40 films candidats aux Oscars. 63 % des dialogues sont réservés aux hommes, 37 % aux femmes. Les rares exceptions reposent sur des films construits autour des femmes dans lesquels les hommes n’ont que des rôles secondaires à l’image de Julieta, dernier film en date du réalisateur espagnol Pedro Almodovar, dans lequel 77 % des dialogues sont féminins. Quant à la palme d’Or de la parité, elle revient… aux films d’animation Kubo et Zootopie.

Tant qu’il y aura des hommes…

… Les choses n’évolueront pas ou peu ! Un cabinet d’études américain a ainsi analysé le temps de présence des femmes à l’écran. Conclusion : le problème vient du fait que les hommes sont derrière la caméra ! Les réalisatrices ne représentent en effet que 10 % de la profession !

Lorsqu’il s’agit d’une réalisatrice, nous avons constaté une hausse de 10 % de la présence des femmes à l’écran.
Madeline di Nonno

Directrice, Geena Davis Institute

D’après une étude de l’université de Annonberg aux USA faite ces 10 dernières années, on compte 1 seule femme réalisatrice pour 24 hommes réalisateurs.

Cette année, aucune réalisatrice n’était nommée pour l’Oscar du Meilleur Réalisateur ni pour celui du Meilleur Film ! Claudia Cardinale 70e festival de CannesHeureusement qu’il restait les Oscar de la Meilleure Actrice et de Meilleure second rôle féminin. En revanche, elles étaient 3 femmes sur 7 nominés à concourir pour le César du Meilleur réalisateur. Elles étaient même 4 (sur 7) en lice pour le César du Meilleur film !  Ouf… Mais les 2 prix sont revenus à des hommes !

Et que dire du Festival de Cannes qui célèbre sa 70e édition cette année avec une superbe Claudia Cardinale sur son affiche officielle : si 12 réalisatrices sont en sélection officielle, une seule a monté les marches cette année en tant que lauréate d’une Palme d’Or : Jane Campion et c’était en 1993 ! Depuis plus rien. Heureusement qu’il reste les affiches pour placer les femmes sur le devant de la scène !

Les figures féminines plébiscitées par le public

De plus, les réalisateurs offrent moins de rôles aux femmes et leurs rôles sont moins complexes : on explore moins leurs personnalités, leur complexité, leurs zones d’ombre. On donne plus aux hommes. Ainsi, les femmes, bien que représentant la moitié de la population, ne tiennent que 29 % des rôles principaux à Hollywood.

Walk of Fame, Hollywood Boulevard, Los Angeles, Californie – photo © Violaine Cherrier

Pourquoi une telle disproportion ? Elle s’applique aux minorités en général (les femmes occupant moins l’espace public, on peut les intégrer à ces minorités) : si les minorités ethniques représentent 40 % de la population américaine, seuls 13 % des acteurs principaux et 10 % des réalisateurs en sont issus. Et n’oublions pas que Hollywood est avant tout une énorme industrie. Et comme dans tout business, les rênes du pouvoir sont tenues par les hommes !

Pourtant, en 2015, les films portés par des héroïnes ont rapporté en moyenne 16 % de plus que ceux où les 1ers rôles étaient joués par des hommes. De plus, 45 % des places de cinéma sont achetées par des spectateurs issus de minorités. Un constat qui pourrait amener les grands studios hollywoodiens à réfléchir et à changer leur fusil d’épaule 😉

 

Et en France ?

Des scènes de machisme ordinaires parfaitement illustrées par la cinémathèque française qui consacre cette année une rétrospective à une réalisatrice, Dorothy Arzner. Ce n’est que la 6e fois seulement qu’une réalisatrice connaît un tel honneur au sein du temple du cinéma français.

Sur 305 programmations au total, seules 22 sont donc dédiées aux femmes. 198 sont dédiées aux hommes, et 100 à des thématiques générales. Sur les 18 expositions organisées, aucune n’est consacrée aux femmes.

Des inégalités flagrantes pointées du doigt par une étude menée par le Centre National du Cinéma (CNC) sur « L’évolution de la place des femmes dans les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel français, entre 2006 et 2015 ».

Résultat : oui le cinéma français tend davantage vers la parité mais on en est encore loin. Les inégalités, qu’elles soient salariales ou en termes de représentativité dans les métiers de cinéma, demeurent.

Le cinéma français est-il vraiment un bon élève ?

Oui si l’on en croit la sélection des César qui d’année en année ne cessent de laisser une plus grande place aux femmes. Mais attention, le monde du cinéma est spécialiste dans l’art du trompe-l’œil.  Ainsi, sur les 300 films agréés par le CNC en 2015, 63 sont réalisés par des femmes (232 par des hommes, 5 productions mixtes) contre 35 en 2006 : une augmentation de 71 % donc alors que le nombre total de productions n’a quant à lui augmenté que de 48 %.

Bien mais pas top ! Car au total, seuls 21 % des films réalisés en 2015 l’ont été par des femmes. Cela reste trop peu ! Autre point négatif : les budgets alloués aux films « de femmes » sont bien inférieurs à ceux de leurs homologues masculins avec une différence moyenne de 1,2 million d’euros (3,5 M€ vs 4,7 M€), même si les écarts se réduisent depuis 10 ans. Parmi les conséquences directes de cet écart : la faible présence des films de réalisatrices parmi les 25 meilleurs résultats de l’année.

Et côté salaire alors, ça donne quoi ? Comme en entreprise, les inégalités sont flagrantes ! Sur les 23 métiers intervenant dans la production d’un film et pris en compte par l’étude, les réalisatrices se retrouvent avec un salaire horaire en moyenne 42 % inférieur à celui des cinéastes masculins. À quelques rares exceptions, tous les métiers sont concernés… même ceux à dominance féminine :

  • -16 % pour une décoratrice
  • -29 % pour une opératrice
  • -9 % pour une actrice
  • -10% pour une costumière
  • -13 % pour une coiffeuse

Même si là aussi la tendance est à la réduction des écarts, ceux-ci demeurent très (trop) importants.

Alors oui, malgré tout, la France fait figure de moins mauvais élève comparé à ses voisins européens et internationaux :

  • 22,3 % des films français sortis entre 2011 et 2015 sont dirigés par des réalisatrices
  • 19,7 % en Allemagne
  • 10,2 % en Italie

Autre sujet de satisfaction : sur la même période, 282 films français sortis avaient des femmes derrière la caméra, soit 45 % de la production “féminine” européenne. Et en 2014, les femmes représentaient 44 % des effectifs dans les métiers de la production autre que la réalisation, soit une augmentation de 20 % / 2006.

Des femmes de l’ombre aux femmes d’avenir

girl power in cinemaMais les espoirs sont permis et les motifs d’espérance nombreux. Car, oui, les femmes prennent le pouvoir derrière la caméra et au cinéma.

Leur talent crève de plus en plus l’écran à l’image des Maïwenn, Valérie Donzelli, Mia Hansen-Love, Rebecca Zlotowski, Houda Benyamina… La relève des Danielle Thompson, Nicole Garcia et autres Coline Serreau semble assurée.

Sur les 415 réalisatrices qui ont travaillé sur un film entre 2006 et 2015, 114 en ont réalisé plusieurs même si elles ont connu leur 1re réalisation pendant cette période : 12 d’entre elles ont ainsi sorti pas moins de 3 films en 5 ans.

 

Et la future génération est déjà prête puisque la Fémis annonce avoir accueilli 51 % d’élèves de sexe féminin au cours des 10 dernières années.

 

Women in Motion : les femmes en font tout un cinéma !

Lancé en mai 2015 par Kering, en partenariat avec le Festival de Cannes, le programme Women in Motion a pour ambition de mettre en lumière la contribution des femmes à l’industrie cinématographique, devant ou derrière la caméra.

L’initiative repose sur deux piliers : les Talks, une série de discussions autour de la contribution des femmes au cinéma, et les prix Women in Motion, deux récompenses décernées, l’une à une personnalité reconnue, l’autre à un jeune talent du cinéma.

De nombreuses figures du cinéma mondial s’y sont déjà exprimées comme Salma Hayek, Jodie Foster, Susan Sarandon… Cette année Isabelle Huppert et Robin Wright étaient aussi de la partie !

Le féminin doit avoir sa place. C’est une énergie qui nous est propre, mais nous n’avons pas d’espace pour l’exprimer. Le meilleur moyen d’avoir cet espace est donc de le prendre.

Juliette Binoche

Actrice française, Oscar du Meilleur second rôle féminin en 1997 et César de la Meilleure actrice en 1994