[Grand entretien]

Diplômée de physique fondamentale, docteur en nanosciences (Paris VI), Lamia Rouai rejoint l’ECE Paris en 2002 dans le but d’y développer le département de Physique. Après un poste de directrice des Études, elle devient en novembre 2013 directrice générale déléguée en même temps que Christophe Baujault. Un binôme parfaitement complémentaire qui fait la force de l’école.

« Ne considérez pas les possibles barrières : elles sont dans la tête ! »

Lamia Rouai-Yataghene, Directrice générale déléguée de l’ECE Paris

Évoluer dans un milieu plutôt masculin, Lamia Rouai en a l’habitude. Lorsqu’elle a passé son bac dans son Algérie natale, elle était déjà la seule fille de sa section. Une expérience qui l’a toujours poussée à aller de l’avant et à se sentir légal des hommes. « Avec Christophe, nous sommes très complémentaires : je suis une universitaire, il est issu du monde l’entreprise ; je suis chercheur, il est ingénieur ; je suis une femme, il est un homme… Nous avons chacun un rôle bien défini et notre duo est une vraie valeur ajoutée. »

La vie est faite de rencontres importantes et Lamia Rouai a eu la chance, quand elle a intégré l’ECE Paris, de rencontrer une femme brillante devenue son mentor et qui reste aujourd’hui encore un exemple pour elle : « Elle m’a poussée à me dépasser en croyant en moi. Elle m’a aussi appris qu’il était possible de  concilier vie professionnelle et vie personnelle et qu’il ne fallait pas culpabiliser du fait de réussir sa carrière. Au contraire, il est important de se réserver ou de privilégier des moments de qualité en famille ».

À ce jour, Lamia Rouai suit toujours ses recommandations : « Mon époux et ma fille le vivent plutôt bien ».

Personne ne se pose la question de la place des femmes

Logo ECE ParisDésormais, première école d’ingénieur privée de France, l’ECE Paris n’en est pas à une exception près : malgré ses 22 % d’étudiantes, taux identique à la moyenne affichée par l’ensemble des écoles d’ingénieur généralistes, elle compte une très grande majorité de femmes directrices de département au sein de l’école : la Recherche, les Études, la Scolarité, les Admissions, l’International et les Relations Entreprises sont en effet pilotés par des femmes à l’ECE Paris.

Pourquoi ? Parce qu’« aucune d’entre elles ne s’est jamais posé la question de la place des femmes. Elles ont toutes été choisies pour leurs compétences et témoignent du dynamisme de l’école. Notre rôle est très important car nous formons les jeunes dont nous sommes très proches donc il est essentiel de montrer la voie à nos étudiantes, futures diplômées. »

Toutefois, Lamia Rouai l’admet : lorsqu’elle a rejoint l’école, il y avait très peu d’étudiantes ! L’école était très orientée électronique et informatique : le virage généraliste qu’elle a pris avec l’ouverture de la majeure Énergie et Environnement, et de la majeure Santé et Technologies a ainsi davantage ouvert les portes aux jeunes femmes. Tout comme sa prépa accélérée, Prepac, qui permet aux étudiantes et étudiants de certaines filières – médecine…– traditionnellement très prisées des jeunes femmes, d’intégrer ECE Paris en mars pour passer leur 1re année en 18 semaines. Un véritable succès.

« Prepac accueille 30 à 40 % de jeunes filles. Assez naturellement, les femmes se sont impliquées dans l’école et il est donc normal de les retrouver à des postes de direction aujourd’hui. »

Agir très en amont

Pourquoi alors un tel décalage entre le nombre de bachelières, le nombre d’inscrites en école d’ingénieur et, plus tard, le nombre de femmes occupant des postes à fortes responsabilités en entreprise ou dans l’enseignement supérieur et la recherche ? « Le problème de l’attractivité du métier d’ingénieur pour les femmes réside bien en amont de la terminale. Dès la 4e ou la 3e, les élèves s’orientent déjà en fonction de leur genre, de leur éducation et des a priori. C’est une vraie question sociétale. Beaucoup d’étudiantes ici ont-elles-même une maman ingénieur qui leur a servi de modèle. Arrêtons de les séparer dans les activités ! C’est aussi une question d’épanouissement personnel.» C’est pourquoi, il faut envoyer les bons messages le plus tôt possible, et ce en éduquant les enseignants eux-mêmes trop souvent encore en proie au cliché « l’informatique pour les garçons et la biologie-chimie pour les filles ».

En 2014, sept des huit premiers de promotion en première année de cycle prépa étaient des jeunes filles : le meilleur moyen de lutter contre les préjugés. Résultat : l’école ambitionne de parvenir à 30 % d’étudiantes dans trois ou quatre ans. Comment ? En allant les chercher à la source. L’école va ainsi organiser une journée Tasting, pour leur permettre de se mettre dans la peau d’un ingénieur. ECE Paris va également travailler main dans la main avec l’association Bouygues Telles.

Le Trophée excellencia

Cette année, pour la première fois, ECE Paris participe au Trophée excellencia. L’école accorde ainsi une bourse d’étude à la meilleure bachelière équivalente à 45 000 €. Le jury, composé d’acteurs majeurs du secteur numérique, cherchent ainsi à encourager les jeunes filles motivées par les études d’ingénieur. Ce Trophée des femmes high-tech promeut également les entrepreneures et les initiatives au féminin. Un vrai coup de pouce pour vous donner des « elles ».

www.excellencia.org

Un métier d’avenir

Un seul mot d’ordre : se mobiliser tous ensemble car la France manque d’ingénieurs. « Engagez-vous ! » À travers le programme interne « Pourquoi pas moi », les étudiants ingénieurs se portent tuteurs de lycéens de ZEP pour les ouvrir à la culture, aux arts, à la créativité… et les inciter ainsi à faire des études supérieures. Une réussite puisque l’un de ses lycéens a même intégré l’ECE Paris. « Les étudiants ingénieurs deviennent eux-mêmes de plus en plus sensibilisés à ces questions sociétales et s’investissent en externe dans la transmission de ces messages. » En travaillant sur des projets qui ont du sens et permettent de faire quelque chose qui compte, le métier d’ingénieur favorise aussi les évolutions personnelles.

Elles bougent

L’ECE Paris est partenaire de l’association Elles bougent, qui promeut les métiers de l’ingénieur au féminin dans les collèges et les lycées. Les « marraines » invitent ainsi les élèves en entreprise à découvrir leurs activités. « L’an dernier, nous avons organisé une conférence dédiée aux jeunes filles. Beaucoup posent encore la question de la possibilité de mener de front vie de famille et carrière professionnelle ! La vraie question est de trouver le bon partenaire qui va vous soutenir, vous encourager et vous accompagner dans vos évolutions. L’an prochain, nous ciblerons les collégiennes et les élèves de seconde, mais surtout nous inviterons les garçons : eux aussi ont besoin d’entendre que les filles peuvent devenir ingénieurs. »www.ellesbougent.com

Quid du plafond de verre ?

Un constat s’impose : les femmes ont tendance à se censurer et à s’autolimiter beaucoup plus que leurs homologues masculins : « Elles négocient très mal leur salaire, ce qui ralentit dès le départ leur évolution. » Un manque d’ambition souvent lié à leur souhait d’avoir une vie de famille : elles se mettent alors elles-mêmes la pression alors que les deux sont parfaitement compatibles. Malgré un certain lobbying masculin, « ne considérez pas les possibles barrières : elles sont dans la tête. Avant de devenir directrice générale déléguée de l’ECE Paris, une femme m’avait dit que jamais je n’aurais ce poste. Finalement, c’est elle qui a quitté le groupe. Les femmes peuvent s’avérer plus bloquantes car les hommes avancent naturellement. Donc foncez et vivez votre passion ! »

« Trouvez aussi le bon partenaire pour avancer. »

Quitte à prendre quelques risques mais oser reste le meilleur moyen d’avancer : cette année, l’école a choisi une start-up française, pionnière de la révolution de la santé connectée, pour transmettre ces valeurs entrepreneuriales.

Très fière de son parcours, Lamia Rouai n’hésite pas ainsi à conserver son nom de jeune fille… sauf pour une occasion très spéciale : lorsque son portrait, dans le cadre de l’initiative « 1 000 chercheurs parlent de l’Avenir », a été affiché sur le Panthéon avec son double nom de femme mariée, Lamia Rouai-Yataghene.

www.ece.fr

Violaine Cherrier