« Je pensais bien, avant d’intégrer l’ENA, que je me retrouverais dans des situations abracadabrantesques mais je suis carrément allé de déconvenues en déconvenues. »
Olivier Saby, Promotion Robert Badinter

Pourquoi avoir choisi le titre d’une pièce d’Alfred Jarry ?
J’avais vraiment l’impression d’être dans le monde d’Ubu, fait de règlements, de décisions qu’on ne comprend pas et de coups de théâtre. On y trouve des intervenants qui expliquent aux élèves qu’ils vont les former sur un sujet qu’ils ne connaissent pas et des pédagogues qui n’en sont pas, puisque la plupart de ceux qui nous encadrent sont des préfets.

Comment avez-vous perçu la pédagogie de l’ENA ?
Globalement, les cours sont de mauvaise qualité. L’enseignement est complètement délirant ; par exemple, dans notre guide de gestion et management public, on nous explique que le matin il faut penser à prendre ses affaires avant de partir ! Quand des rendez-vous, prévus dans notre emploi du temps, sont annulés, au lieu d’être reportés comme dans toutes les écoles, ils disparaissent du programme. De même, on nous propos régulièrement des tables rondes sans préparation du sujet, qui se transforment en « café du commerce », les élèves quittant alors très vite la pièce. Les sujets, fortement marqués idéologiquement, manquent d’ouverture et sont abordés de manière lacunaire.

Le personnel de l’ENA est-il à la hauteur ?
L’administration de l’ENA compte beaucoup d’agents qui essaient d’appliquer des règlements sortis d’un autre âge. Souvent, la direction de l’ENA est occupée par des personnes qui se trouvent un peu « en creux » de carrière ; il ne s’agit pas d’un poste prestigieux. En tant qu’élèves fonctionnaires, nous arrivons dans une institution dirigée par des agents publics qui, ne sont pas satisfaits d’être là.

 

Comment les élèves de l’ENA vivent-ils ce genre de situation ?
L’ENA est une école de premiers de la classe. Cumulant les diplômes et n’ayant aucun contenu pédagogique à se mettre sous la dent, les élèves finissent par ne penser qu’à la course au classement. La course au classement n’est donc que l’arbre qui cache la forêt de la misère pédagogique de cette école dont en pourrait dire qu’elle est un vide de réflexion pédagogique et également vide d’innovations pédagogiques car on forme les élèves comme on le faisait après-guerre. En tant qu’élève, j’attendais qu’on me transmette savoir et pratique, mais l’ENA constitue uniquement un sas par lequel il faut obligatoirement passer pour accéder à certaines fonctions. De plus, il s’agit d’une machine à créer des frustrations et du désarroi, car on n’obtient pas forcément les postes que l’on désire. On n’assiste pas une guerre permanente entre les élèves mais, le dénuement dans lequel on se trouve, entraîne des réflexes de replisur soi et amène à se focaliser sur le classement. Aujourd’hui, face à une crise majeure qui demande d’innover, d’inventer de nouvelles solutions, l’ENA continue à former des administrateurs qui reproduisent, synthétisent et rédigent des notes de notes.

Doit-on fermer l’ENA ?
Non ! Il ne faut pas supprimer l’ENA mais la réformer en profondeur, en faire une véritable école et non pas seulement un moyen d’entrer dans la haute fonction publique. L’ENA n’est pas un facteur de déclin mais un symbole du délitement de la formation. L’école a un devoir d’exemplarité, elle est perfectible et doit évoluer. Au crédit de l’ENA, on peut dire que c’est une école qui ouvre des portes qu’aucune autre formation ne procure. Dans le cadre des stages, les mises en situation sont un grand luxe. La possibilité de rencontrer des personnalités (ministres, ambassadeurs, préfets) me paraît particulièrement intéressante.

Et l’amour dans tout ça ?
A l’ENA, en plus de la misère pédagogique existe la misère sexuelle car nous sommes baladés à droite à gauche, nous perdons nos repères et les couples se délitent.

Si c’était à refaire ?
Je referais le cursus mais en ayant lu mon livre avant pour être prévenu et pouvoir prendre plus de recul !

Une anecdote
Pendant le week-end d’intégration, lors d’une ballade à ski, je discute avec une camarade de promo quand un groupe chute derrière nous ; je m’arrête pour les aider. Elle me dit : « c’est chronométré, je ne m’arrête pas » et part toute seule dans la forêt glaciale

Patrick Simon