Quel avenir pour les grandes écoles et les universités ?

 

La nécessité des rapprochements entre acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche français afin de gagner en visibilité sur la scène mondiale n’est plus à prouver : ils sont en cours et très structurants. Mais jusqu’où iront-ils ? Quel sera le visage de l’enseignement supérieur français en 2030 ? Voyage vers le futur.

 

Julien Roitman, président des Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF)

Julien Roitman, président des Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF)

Convergence
La création des PRES (Pôles de Recherche et d’Enseignement Supérieur) a inauguré une nouvelle ère collaborative entre les trois piliers de l’enseignement supérieur français : organismes de recherche, universités et grandes écoles. Elle n’aura été qu’une étape dans la structuration d’un enseignement supérieur plus stratégique et plus ambitieux dans une perspective internationale. La réforme de la recherche en 2006 a créé les outils d’une nouvelle coopération pour le monde scientifique et académique. Elle a aussi de fait coupé l’herbe sous le pied à des divisions qui, considérées à l’aune d’un monde académique internationalisé de plus en plus concurrentiel, apparaissent bien stériles. « La France n’a pas les moyens de se payer une « guerre » entre les grandes écoles et les universités. Elle a tout simplement besoin des deux » affirme Julien Roitman, président des Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF).

 

Cohérence
Mais l’étape la plus structurante sera celle de l’Opération campus et des Initiatives d’excellence liées aux Investissements d’avenir. « Des structures vont disparaître, prévoit Christian Margaria, conseiller spécial pour l’enseignement supérieur auprès de Yazid Sabeg, Commissaire à la Diversité et à l’Égalité des Chances. Des PRES vont être de facto dissolus dans des Idex. En région, les PRES sont souvent seuls, la situation est plus claire qu’en Ile-de-France. Les établissements perdureront, car ils portent leur diplôme, et seront tels des marques à la forte notoriété pour la formation initiale. A l’inverse, la formation doctorale et continue devrait être adossée aux Idex. En 2030, on pourrait imaginer n’avoir plus que 22 universités dont 10 d’excellence. Car ce que la réforme vise, c’est de défaire ce qui avait été monté en 1962, et le retour à une université par capitale de région et une université à Paris. Avec une logique : une restructuration de l’intégralité de l’enseignement supérieur de façon à retrouver une cohérence. » Les rapprochements se suivent et se ressemblent. Ils ont deux vocations : exister à l’échelle internationale et s’inscrire dans une logique budgétaire ou d’efficacité.

 

« En 2030, on pourrait imaginer n’avoir plus que 22 universités dont 10 d’excellence »

Réformes historiques
Si les grandes écoles ont changé de visage avec des stratégies très affirmées en matière de recherche et d’international, les universités vivent des réformes historiques saluées par la majorité des responsables académiques. Deux types de réformes sont en cours et leur aboutissement préfigurent l’université de 2030. « D’abord la réforme de l’autonomie de 2007 qui doit permettre aux 77 universités de développer un projet stratégique, détaille Louis Vogel, président de l’Université Panthéon-Assas Paris 2 et président de la Conférence des présidents d’Université. L’autre mouvement est lié à la labellisation d’initiatives d’excellence avec des financements à la clé. »

 

Au milieu du gué
La réforme est aussi celle du financement, « avec de nouvelles ressources affectées aux universités. » Ainsi, par an et par étudiant le budget est passé de 6 800 € à 10 000 € en 5 ans. « Mais cela reste insuffisant, tempère Louis Vogel, comparé aux 15 000 € par an par élève de prépa. » L’effort de rattrapage doit se poursuivre pour le président de la CPU, « si l’on veut que le système de l’enseignement supérieur continue à progresser. »

 

Le potentiel est révélé : il faut le transformer
Les Investissements d’avenir ont distingué des initiatives dynamiques et d’excellence, qui sont le symbole de la coopération entre les composantes de l’enseignement supérieur. « Ce mouvement a deux effets positifs, note Louis Vogel : il renouvelle la motivation dans les équipes de recherche, et a révélé un potentiel. Il va dans le sens de l’autonomie en permettant aux initiatives de se développer localement, et en rejoignant les projets stratégiques des universités. Il récompense l’excellence partout où elle est en France. » Là encore, le président nuance, car tous les projets n’ont pas été distingués et donc dotés. Il demande qu’une articulation soit trouvée entre les financements récurrents et les financements exceptionnels.

 

S’appuyer sur les atouts de chaque composante de l’enseignement supérieur
Le coeur de Julien Roitman balance entre universités et grandes écoles, qui forment toutes les deux ingénieurs et scientifiques. « Un équilibre de notre système de formation dual est indispensable. Compte tenu des mouvements structurants en cours, je crois que nous tendons vers cet équilibre à l’avenir. Nos grandes écoles sont un atout indéniable que nous devons préserver et sur lequel la France doit savoir mieux s’appuyer. La modernisation en cours dans l’université va dans le bon sens et était nécessaire. Grandes écoles et universités ont vocation à conserver leurs spécificités, qui font la richesse de notre paysage universitaire, mais aussi à collaborer de plus en plus, chacune apportant à l’autre ses points forts. » La réunion des grandes écoles, des universités et des organismes de recherche est un formidable levier pour offrir toute la puissance nécessaire à la France pour s’imposer sur la scène mondiale. Mais derrière ces regroupements réside un risque : « Hier, le système français était très hétérogène, rappelle Louis Vogel. Chaque étudiant pouvait trouver près de chez lui une université de bon niveau. En distinguant des champions, les Investissements d’avenir pourraient créer des divisions et une hiérarchie, des déserts disciplinaires ou géographiques. Or, un champion ne vit pas sans un tissu sur lequel prendre racine. »

 

Pouvoir le plus
Julien Roitman entrevoit aussi dans le futur l’accentuation d’un mouvement qui encourage une grande variété de profils chez les étudiants : au travers des possibilités de séjours à l’international, académiques dans d’autres institutions, de préparer un double diplôme. « Les entreprises raffolent de ces profils multiexpériences, multi-formations. Car lorsqu’on développe un regard double, qu’on considère la réalité sous le feu de deux projecteurs, on peut le plus en matière de développement, d’innovation. »

 

Les 5 années à venir seront décisives
Le défi du prochain ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche sera après cette vague de réformes qui bouscule, de remettre de la cohérence. Avec plusieurs choix à la clé, « de véritables choix politiques qui demandent donc du courage, insiste Louis Vogel. Continuer à financer l’enseignement supérieur ou considérer que la réforme est faite. Lancer des appels d’offres et sacrifier les financements récurrents. Accepter le caractère disruptif ou travailler à la cohérence du nouvel ensemble. Rien n’est terminé, tout est commencé ! Les réformes sont lancées et les 5 années à venir seront décisives. Soit nous prenons le tournant et arrivons à reconstruire notre enseignement supérieur, soit le pays sera distancé. »

 

A. D-F

 

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